Quotidien de recommandation musicale

L’ASMR d’outre‑tombe, par Huppert et Murat

ISABELLE HUPPERT & JEAN-LOUIS MURAT Madame Deshoulières
Labels, rééd. PIAS, 2001
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Musique Journal -   L’ASMR d’outre‑tombe, par Huppert et Murat
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Je me rappelle ce jour où, dans les studios de Radio Campus Paris, le mec qui venait d’assurer la technique d’une émission que j’animais m’avait dit qu’il n’écoutait jamais de musique. Je ne le connaissais pas, d’habitude c’était l’inépuisable Samuel Aubert qui gérait ça mais ce jour-là j’avais dû le prévenir trop tard et ce jeune ingé son l’avait remplacé, bref j’étais donc allé le remercier à la fin de l’enregistrement, lui demandant au passage son avis sur les morceaux sélectionnés. Et c’est là qu’il m’avait répondu qu’il n’écoutait pas de musique, que ça ne l’intéressait pas vraiment – il devait préférer le son, la prise de son, capter le « réel », en somme. Abasourdi par ces propos, je m’étais permis d’insister : vraiment aucun disque, jamais ? En fait, si, il écoutait parfois un album, un truc qu’il aimait beaucoup, d’un chanteur français. Il avait cherché un moment le nom – il n’était lui-même pas français, plutôt slave, je crois – pour finir par me révéler l’identité de son seul amour musical : Jean-Louis Murat, et plus précisément Jean-Louis Murat avec Isabelle Huppert, un truc de baroque.  Je ne voyais pas du tout de quoi le gars me parlait, je pensais limite qu’il inventait ou mélangeait plusieurs trucs, mais après vérification il s’était avéré qu’il disait vrai : le disque, sorti en 2001, s’appelait Madame Deshoulières et s’intéressait aux textes d’une femme de lettres du XVIIe siècle, lus ou chantés par l’actrice et l’Auvergnat et accompagnés d’instruments anciens, entres autres.

J’avais donc été écouter le disque, en me disant qu’ a priori ce ne serait vraiment pas came, d’ailleurs ce n’était pas vraiment un disque, mais plutôt une création sonore, plus proche du théâtre ou de la fiction radiophonique, où la musique ne tenait pas tout à fait le rôle principal, et puis je ne ressentais encore aucun goût particulier pour Murat. Mais contre toute attente, écouté un soir d’automne, seul, l’album m’avait totalement séduit, en premier lieu parce que je m’étais rendu compte que j’adorais la voix de Jean-Louis. Je sais bien que plein de gens avant moi l’ont adorée et je n’ai pas grand-chose à dire de plus sur le sujet mais voilà, cette présence à la fois solide et fuyante au micro, cette capacité à osciller entre le chanté et le parlé, la nature si insituable de l’émotion au cœur de ses syllabes, ça m’avait fasciné, je me remettais en boucle « Soyez inexorables », « Ode à Climène » ou « Entre deux draps » : ça me donnait l’impression d’être en contact avec un esprit d’outre-tombe, d’outre-temps, de faire du spiritisme par l’intermédiaire de quelques mp3. Le son délicat de certains titres génère avec leurs auditeurs une proximité qui peut troubler, comme une sorte d’ASMR qui s’étendrait au-delà du sensoriel pour faire sentir de très près des fantômes, ou des souvenirs, les siens ou ceux d’autres gens. C’est probablement cette touche lointainement field recording qui devait avoir plu au technicien slave de Campus, avec cet alliage de pudeur et de précision, une gravité jamais pesante, ce sentiment funèbre mais vivace que l’on doit éprouver en saisissant et en réécoutant des sons éphémères avec un micro dans la nature. Ou peut-être que pas du tout, c’est juste qu’il aimait le thème, ou la présence d’Huppert (qui se débrouille très bien même si elle débute dans la chanson, notamment sur « De rose ne reste que l’épine »). Je n’en sais rien en fait, je ne l’ai jamais recroisé.

C’est un disque court, avec des interludes lus, qui se partage donc entre des morceaux baroques ou disons « néo-baroques », et des choses plus proches de que faisait Murat à cette époque, c’est-à-dire, pour résumer, un genre de chanson rock teintée de blues et de folk dont je ne suis pas fan en général mais qui dans ce contexte me convient plutôt pas mal. Ça se termine par une outro en forme de mise à distance puisqu’on y entend les deux artistes discuter en « faux off », et faire des petites blagues sur le langage du XVIIe siècle. Mais cet épilogue ironisant ne saurait faire oublier la profondeur tragique qui fait de Madame Deshoulières une œuvre aussi singulière, un moment à ne surtout pas laisser s’échapper. Et puis c’est sans doute la meilleure période de l’année pour l’écouter.

PS : à propos d’automne, Cheyenne Autumn, l’album qui a fait exploser Murat en 1989 et que j’ai découvert avec extase plusieurs années après Deshoulières a été réédité en juin (tout comme Deshoulières d’ailleurs) avec six inédits, chez PIAS France.