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La définition du fuego : Ruff Sqwad, Rinse FM, 2005

RUFF SQWAD Rinsessions mixtape
Rinse Recordings, 2005
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Musique Journal -   La définition du fuego : Ruff Sqwad, Rinse FM, 2005
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C’est le genre de disque qui devrait faire taire tous ceux qui veulent relativiser le génie du rap en tant qu’art, et en particulier le génie du rap anglais dans sa version la plus époustouflante, à savoir le grime. Il s’agit d’un document audio (en l’occurrence un CD-R) d’un peu plus d’une heure, un freestyle enregistré par le Ruff Sqwad (dont Victor a déjà parlé ici) il y a quinze ans sur les ondes de Rinse FM, qui était encore à l’époque une station pirate. Que dire, à part « whooooph ! » (qu’on peut traduire par « ffiouuu, eh beh ! »), comme le laisse échapper l’un des membres du groupe, Fuda Guy, à un moment invraisemblablement intense du freestyle, où il semble lui-même halluciner devant la performance hors catégorie que ses collègues et lui sont en train d’envoyer. Et vous allez constater qu’en effet les moments faibles n’ont pas droit de cité au cours de ces soixante cinq minutes de grâce, où les rappeurs en présence s’arrogent non pas les pleins pouvoirs mais les super-pouvoirs, se mettent en mode « on-fire » comme dans Mario Kart, en d’autres termes crachent le fuego purement et simplement, et c’est d’une beauté sans retenue.

Au micro on identifie Prince Rapid, Dirty Danger, Shifty, Fuda, Slix, Roachee, Tinchy Stryder (qui deviendra une star en solo quelques années plus tard), et aux platines DJ Begg et DJ Scholar. Le tracklist indiqué sur la jaquette et sur Discogs n’est pas fiable du tout puisque Wiley et Skepta y sont crédités alors qu’ils n’interviennent à aucun moment, même s’ils ne devaient pas être bien loin, puisque le Roll Deep a aussi enregistré une mixtape disponible dans le même package pirate de CD-R sorti par Rinse. Il faut savoir que Rapid et Danger sont aussi les auteurs de la plupart des instrus, ces incroyables beats robotico-brutalistes qui, en toute objectivité, ne sont franchement pas les choses les plus simples du monde à rapper. Le terrain est littéralement miné de basses fréquences qui surgissent du sol comme des vives, de drums qui mettent des taquets à contretemps, le ciel est strié de rafales digitales et à chaque track s’épandent des nappes de synthés annonciatrices de l’apocalypse, dont la ténébreuse majesté fait écho au breakbeat hardcore et aux sons nord-européens début 90s – c’est la même pompe « wagnérienne », un mood qu’on n’entendra jamais dans une playlist Spotify, un sentiment dénué du moindre doute quant à l’horreur qui nous attend, et qui nous donne juste quelques notes à fredonner lorsque nous agoniserons, chacun cloîtré dans une souffrance sans nom et sans cri.

Et c’est justement pour ça que les mecs au micro sont si impossiblement virtuoses, si téméraires, mus par une énergie si belliqueuse et pourtant si splendide. Je me demande presque ce que Luigi Russolo et les futuristes italiens auraient pensé de ce vacarme industriel et de ces matières synthétiques concassées, et de la façon dont tout ce bruit se prend des mandales dans la gueule assénées par les guerriers du Ruff Sqwad, ou se fait parfois juste chevaucher, dompter, voire séduire par ces kamikazes du rap qui se rendent compte qu’en allant se faire exploser ils accèdent à un état supérieur de conscience et de technique. Les flows sont frénétiques au minimum, sinon carrément possédés, les placements sont parfois légèrement approximatifs mais se régulent très vite, comme si Rapid et ses potes trouvaient spontanément de nouveaux réflexes au cœur du chaos. L’autre qualité unique de cette démonstration de rap, c’est la brillance de l’accent d’East London, cette prononciation tantôt très articulée, tantôt très volatile, où la matière des mots est clairement altérée par les besoins du beat. C’est une langue qui malgré l’ambiance globale parvient à rester élégante, et qui peut aussi avoir un côté espiègle voire gamin par instants, lorsqu’elle joue avec les syllabes et les répétitions. Il y a aussi plusieurs séquences de passe-passe qui mettent particulièrement la pression : allez voir un peu avant 8.00, ou à partir de 21.40, quand l’instru de Ludacris précède un original du Ruff Sqwad et que ça devient vraiment « feu nourri » pendant quatre ou cinq minutes, ou encore tout à la fin à 59.00.

Ce qui me fascine vraiment dans cette mixtape, c’est la combinaison de la fougue infernale des rappeurs et de l’avant-gardisme lo-fi des sons ; ou plutôt c’est le fait que ces sons farouches voire hostiles soient transformés en terrains limite faciles pour Rapid, Tinchy et compagnie. Ce climat de soulèvement des robots, d’échauffourées cyber-urbaines, sonne finalement pour les gars du Ruff Sqwad comme sonnerait un beat à la Havoc ou Dre pour un rappeur français moyen de la même époque. Je crois même que les Londoniens seraient hyper chiants (et surtout qu’il se feraient chier) sur une instru normale. Leur niveau d’adaptation au chaos est presque inquiétant, mais leur goût du conflit sonore est clairement signe de leur génie. L’émulation est folle, comme souvent dans les meilleurs freestyles de rap, et on sent que chacun connaît à peu près ses atouts et ceux de ses camarades, et sait quand prendre le micro ou le laisser à l’autre. Il y a quelques passages improvisés, des reloads en pagaille, des moments déconneurs ou au contraire éblouissants (à 43.45 notamment, c’est dingue) où l’instru change alors que le MC est en pleine montée, et il y a pas mal de couplets déjà connus et sortis mais qui ici se trouvent si magistralement interprétés qu’ils sonnent mieux que les versions officielles. D’ailleurs je trouve que le Ruff Sqwad a davantage brillé dans ce genre de contexte live plutôt que sur ses mixtapes officielles, mais peut-être que tout le monde ne sera pas d’accord avec moi. En tout cas si vous aimez la musique brute et concrètement incandescente, que vous voulez entendre des artistes se passer le fuego en direct et dompter les flammes comme des super-héros de la mythologie britannique contemporaine, cliquez sur play et faites allégeance à cette aristocratie issue de la road. C’est du rap d’un niveau d’engagement tellement hallucinant que ça en devient indécent, obscène, dionysiaque. Et comme je pense qu’on a tous besoin de ça en ce moment, eh bien voilà, je vous invite à démarrer votre semaine en écoutant des mecs prendre d’assaut de vivants édifices en alliage kevlar/béton armé/métal liquide – ça devrait bien se passer.