Quotidien de recommandation musicale

En 2021 l’underground ce sont des enfants dans les montagnes qui n’ont pas Internet

AXEL LARSEN Creepy Music For Our Children
Simple Music Experience, 2020
SSALIVA IM THE ONE WITH NO SOUL
2020
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Bandcamp
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Musique Journal -   En 2021 l’underground ce sont des enfants dans les montagnes qui n’ont pas Internet
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C’est par Manon Torres (qui fait elle-même Too Soon Tapes et écrit ici ou ) que j’ai découvert Simple Music Experience : ce label cassette français existe depuis 2013 et édite de la musique assez variée mais toujours très lo-fi, DIY, underground, je ne sais plus très bien ce qu’il faut dire, mais en tout cas c’est pas demain la veille que leurs artistes vont se retrouver à ricaner avec Yann Barthès. C’est de l’expérimentation pourtant accessible et généreuse, de l’amateurisme convaincu et inspiré, de la musique extraite sans filtre de l’imagination de gens aux esprits libres, avec une sensibilité ne s’imposant jamais les règles de communication artistique qui, à mon sens, minent une grande partie de la création actuelle. C’est donc très excitant à écouter, on perd ses repères, et puis on les retrouve, avant de les perdre à nouveau, on navigue entre plein de genres, des multiples ramifications du postpunk et de l’électronique en passant par le dub ou le jazz, avec pas mal de voix aussi, bref je vous invite notamment à écouter leur compile Simple Music Experience Vol.3 où l’on retrouvait par ailleurs des invités « connus » (on se comprend) comme Pleasure Principle, Ventre de Biche, Le Matin ou Théorème, une artiste dont nous parlions ici l’autre jour en évoquant Ventoline.

Je vous recommande tout leur catalogue qui, je pense, peut vraiment s’écouter comme un tout, voire comme un grand mix comme on disait dans le temps. Mais ça ne m’a pas empêché d’avoir un crush particulier pour leur avant-dernière sortie : une cassette enregistrée par Axel Larsen, ici en solo, mais qui joue également dans les groupes Radiante Pourpre, Violent Quand On Aime ou Haydée (trois projets qu’il mène aux côtés d’un ami à lui du nom de Léopold). Les deux morceaux portent bien leur nom de « Creepy Music For Our Children » puisqu’ils ont quelque chose d’à la fois enfantin et de malaisant, qui s’explique par le contexte particulier qui les a vu naître. Pendant le premier confinement, Axel (qui s’appelle en réalité Alex) a quitté Paris avec quelques amis pour aller investir une maison perdue dans les hauteurs de la vallée d’Aspe, du côté des Pyrénées-Atlantique. Une belle initiative, mais il n’y avait pas Internet sur place, et par ailleurs la météo était peu clémente. Une petite fille de cinq ans, prénommée Tamsine, faisait partie de l’expédition et comme elle ne pouvait pas trop jouer dehors il fallait donc la distraire, mais sans YouTube ni Netflix. Et les seuls trucs susceptibles de l’intéresser étaient quelques fichiers vidéo de Barbapapa (dessin animé seventies fascinant mais, de fait, assez chelou selon les standards actuels) qui traînaient sur un des disques durs. Tamsine a donc passé trois mois à mater en boucle les mêmes quatre ou cinq épisodes et Alex, lui, a très vite été séduit par la bande-son, au point de la sampler et de composer des choses autour avec des petits synthés pas chers. Il a également fait activement participer Tamsine, que l’on entend un peu parler et rigoler au milieu des morceaux, et qui a souvent donné son avis à Alex.

Avant de connaître l’histoire je me disais que ces deux compos avaient quelque chose de détaché du monde et du langage courant, comme si elles étaient fabriquées depuis une planète lointaine voire imaginaire – et parfois j’y ai perçu des échos de la fameuse B.O. des Maîtres du temps, notamment ceux des passages où le petit Piel se balade tout seul sur Perdid. Le récit d’Alex m’a donc confirmé qu’il s’agissait d’une œuvre conçue en isolement, ou du moins hors-ligne, en altitude, et avec un matériau relativement limité quoique freaky. Les deux plages de cinq minutes sont de florilèges d’essais plus longs qu’il a réalisés au cours de son séjour dans l’Aspe et ils donnent en effet l’impression d’avoir été extraits d’une masse plus touffue d’idées sonores et musicales. C’est de la musique très imagée, très animée, logiquement, et qui dégage un truc drôle mais hanté, « mignon mais creepy » pour reprendre les termes de leur auteur. Et je crois que ce genre d’expérience rare et singulière ne peut être rendue possible que dans le cadre de la musique underground/DIY, d’une pratique créatrice oublieuse des contraintes de compréhension et de lisibilité. C’est bien pour ça qu’il est crucial que ces musiques (et que ces autres formes artistiques « marginales ») continuent à exister par tous les moyens, car c’est entre autres comme ça qu’on offre aux gens la possibilité de se penser librement, de travailler sur leurs réflexes de spectateur/auditeur, de regarder vers les zones d’ombre et les recoins louches, pour y trouver une autre façon de sentir le monde et d’articuler leur désir esthétique.

Je ne m’y suis que trop peu intéressé ces dernières années mais je crois pouvoir dire qu’il y a en France depuis le milieu des années 10 un vrai renouveau de ces musiques qui ne s’obligent pas être comprises, ni à être importantes, transparentes ou affirmatives. Des musiques qui, c’est un trait fréquent des scènes underground, peuvent pulluler car elles sont aujourd’hui relativement simples à fabriquer et à diffuser, et peu régies par des contraintes de calendrier ou de marché. Et cette profusion d’offre, si elle peut parfois écœurer, permet néanmoins d’entretenir une sorte de démocratie du sensible : chacun peut s’attacher aux disques ou aux morceaux qu’il aime, aucune production ne cherche à mobiliser autoritairement l’auditeur, les sorties discographiques ne débarquent pas sur vous en s’annonçant comme des chefs-d’œuvre ou des révolutions artistiques, et c’est sain et stimulant d’évoluer dans cet univers apaisé. Ce sont des œuvres qui peuvent presque, dans leur principe, se satisfaire de ne toucher réellement qu’une poignée de personnes, voire une seule personne : ça suffirait, d’une certaine manière, même si bien sûr c’est d’autant mieux si on intéresse un public de plus d’un individu. Mais dans leur conception et leur manière de s’adresser à nous, les disques de Simple Music Experience, comme ceux de dizaines d’autres petits labels actuels que j’ai découverts ces derniers temps, ont la décence ne pas vouloir s’imposer à nous comme des gros chacals. Je ne crois pas non plus qu’il s’agisse juste de modestie, d’humilité, de bienveillance, ou en tout cas pas seulement, puisque ce qu’on entend peut frapper par son opacité, son excentricité, son manque d’hygiène artistique ou sa fixation un peu dingue sur tel son ou telle mélodie. On ne vous tend pas toujours la main, mais si vous vous approchez vous découvrirez peut-être un morceau ou un album qui vous accompagnera longtemps ou qui vous soutiendra dans votre quotidien. Ça suggère des choses très fortes mais en même temps ça ne force personne. C’est déjà un geste déterminant, sur le plan éthique et même écologique : on se soucie de la préservation de notre paysage sonore intérieur.

Dans une démarche qui me paraît similaire, en termes d’isolation et d’intimité, même si le résultat final sonne plus clair et plus pop, et que l’artiste en question semble jouir d’un certain following, j’ai beaucoup aimé un disque sorti fin 2020 par le Belge Ssaliva, de son vrai nom François Boulanger. Le principe de ce EP huit titres est simple, ou du moins ce que j’y entends m’a paru simple : ce sont des boucles lentes, d’inspiration shoegaze, dream-pop ou grunge (je ne sais pas si ce sont des samples ou des chansons originales), noyées discrètement mais sûrement dans les effets. Ça produit un dub capturé dans un vortex de dépression au ralenti, ou de chopped and screwed en plein accès de vulnérabilité et de mélancolie, éclairé de temps à autre par des flashs de pop digitale qui sonne parfois déjà très ancienne. C’est malgré tout ça un disque homogène, qui sait très bien où il va. Mais là encore, c’est de la musique underground et secrète au sens où elle peut paraître à la fois totalement contingente et totalement nécessaire, simultanément secondaire et indispensable. Le truc, le secret, c’est de saisir quand elle va se montrer essentielle à votre vie, tout en la respectant quand elle ne vous touche pas parce que, sur le moment, vous n’avez alors pas besoin d’elle. Elle n’impose jamais sa beauté, n’assène rien même si elle exprime du vrai sentiment, de la profondeur, une gravité presque tragique parfois. IM THE ONE WITH NO SOUL m’a aussi un peu rappelé Sunkissed, un disque extrêmement mybloodyvalentinien que j’avais adoré il y a longtemps, sorti chez Morr Music par un Japonais au pseudo audacieux : Guitar. C’était plus vif en termes de tempo mais je trouve qu’il y a une vraie ressemblance. Et puis Ssaliva a aussi publié plus récemment deux longues plages où il manipule la voix de Rihanna avec des nappes déconstruites, et là encore c’est super bien.

Je vous souhaite en tout cas un bon weekend à l’écoute de ces musiques utiles et fragiles, faites par des artistes qui pensent plus à nous qu’à eux. On se retrouve lundi avec encore de la musique pour enfants, mais cette fois-ci conçue par une véritable équipe éducative diplômée.

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