Farrah Abraham, l’agneau sacrificiel de la hyperpop

FARRAH ABRAHAM My Teenage Dream Ended
2012
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Musique Journal -   Farrah Abraham, l’agneau sacrificiel de la hyperpop
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Mon enfance fut bercée par la télévision. Plus particulièrement, par les programmes proposés sur la chaîne MTV, me donnant un aperçu fantasque et démesuré de l’Amérique à travers des séries telles que Pimp My Ride, My Super Sweet Sixteen, ou encore 16 and Pregnant et son spin-off, Teen Mom. C’est dans ce dernier que le public découvrit en 2009 la jeune Farrah Abraham. Initialement sélectionnée lors des castings pour sa situation familiale tendue promettant de satisfaire un audimat gourmand de scandales, la jeune femme se retrouve de manière totalement inattendue au cœur d’une tragédie d’autant plus grande, lorsque le père de son enfant à naître décède accidentellement dans un accident de la route durant le tournage de la série. Leur fille, Sophia Laurent Abraham, naît en février 2009, et la carrière télévisée de la jeune mère débute officiellement en juin de la même année.En 2012, après plusieurs saisons de Teen Mom, Farrah Abraham réapparaît avec une proposition nouvelle : son premier livre, une autobiographie, accompagné d’un album-compagnon, tous deux intitulés My Teenage Dream Ended. Autrement dit, « mon rêve d’ado s’est éteint ». Le livre est un succès commercial, se hissant au numéro onze du classement des meilleures ventes du New York Times l’année de sa sortie. En ce qui concerne l’album, en revanche, c’est une autre histoire. Aujourd’hui encore, il est parfois qualifié d’exemple déroutant d’art brut, ce mouvement désignant les productions de personnes n’ayant aucune formation artistique et se considérant comme messagers d’une puissance supérieure plutôt que comme créateurs ou designers. En somme, l’œuvre de création des marginaux, artistes involontaires. Dans le cas de Farrah Abraham, on peut s’interroger sur cette notion d’art brut. Si elle n’est pas psychologiquement fragile comme la majorité des artistes bruts que l’on connaît aujourd’hui, sa condition marginale est indéniable, en tant que mère-adolescente, veuve qui plus est, sujet de toutes les critiques de l’Amérique puritaine. En tout et pour tout, à sa sortie, la réception par le grand public de My Teenage Dream Ended (l’album) est extrêmement négative, notamment en raison de l’utilisation jugée balourde de l’autotune, et de la production qualifiée d’insipide. Le magazine digital Jezebel qualifie l’unique single du projet, « Finally Getting Up From Rock Bottom », de « la plus horrible combinaison de sonorités jamais assemblée dans l’histoire de la musique ». Pauvre Farrah Abraham, déjà bien affectée par la tragédie de sa vraie vie, qui se retrouve sous les flammes de la critique, subissant un traitement presque identique à celui réservé en 2010 à la (très) jeune Rebecca Black et son légendaire « Friday » !Du côté des critiques musicaux, les avis sont plus nuancés. Presque trop, même. La majorité des journalistes ne lui donnent même pas de note, expliquant que le projet mérite soit un zéro pointé, soit un 20/20, sans entre-deux. Me replongeant dans le contexte des années 2010, je ne peux m’empêcher de créer mentalement un spectre du rêve adolescent, en comparant cet album au Teenage Dream de Katy Perry, sorti deux ans auparavant. Rêve d’éternité pour Katy — « no regrets, just love, we can dance until we die, you and I will be young forever » ; cauchemar infini pour Farrah — « my prayer has failed… I still pictured us together, yeah, the whole you and I forever ». Chose surprenante dans le paysage de la musique pop américaine, Farrah Abraham propose un portrait non édulcoré de l’expérience adolescente, donnant à son projet une pertinence unique bien qu’il ne suive pas la recette d’une machine à tubes comme celle de Katy Perry. D’après le journaliste David Renshaw, du quotidien britannique The Guardian, c’est « comme si Joey Essex [sorte de Mickaël Vendetta anglais] avait réalisé un album avec Autechre et Lars Von Trier ». Bien que cette promesse soit, à mes yeux, particulièrement aguichante, elle est assurément peu flatteuse alors pour la jeune chanteuse.L’album démarre avec la chanson « The Phone Call That Changed My Life », sorte de freestyle sur fond de dubstep émotif, relatant le soir où Abraham reçoit le coup de fil lui annonçant la mort du père de son enfant à naître. Le ton du projet, aussi déroutant soit-il, est immédiatement donné. Chaque morceau correspondant à un chapitre de l’autobiographie éponyme, celui-ci fait office d’incipit avant d’enchaîner sur la piste « After Prom », dont les premières notes ne sont pas sans rappeler le célèbre « Evacuate The Dancefloor » du groupe allemand Cascada. Pourtant, l’intention derrière la chanson est diamétralement opposée. Car, si elle met à profit des sonorités dance, Farrah Abraham ne parle guère de fête ni de club : sur une production presque abrasive, elle pose son désespoir de devoir dire adieu au fantasme du bal de promo et de son teenage love tels qu’elle les avait rêvés. La jeune femme n’a que 17 ans lorsqu’elle donne naissance à sa fille, 21 quand paraissent son livre et son album. Ses émois lycéens sont encore tout proches, tels des plaies béantes. Comme la télé-réalité déformant les caractères ou les narrations au montage pour en exagérer les scènes, l’album My Teenage Dream Ended déforme sur toute sa tracklist la voix d’Abraham jusqu’à atteindre un niveau tantôt comique, tantôt dérangeant. Sa voix ultra-pitchée pourrait inviter au rire, sonnant comme le monologue d’un personnage de dessin animé pour enfants, pourtant les phrases qu’elle énonce sont plus bouleversantes les unes que les autres. Cette dichotomie est particulièrement audible sur le morceau « On My Own » (mon préféré du projet), dans lequel Abraham chante sa dévastation d’une voix de souriceau robotique : « Trying to keep it together… I’m on my own, I’m on my own… I wanna be alone ». Réécouter Farrah Abraham rappelle à mon souvenir l’époque Covid et Emily Montes, petite fille d’alors 5 ans ayant atteint le statut de viralité digitale avec son morceau « Take Me Away », sorte d’OVNI hyperpop involontaire réalisé sur son iPad, dans lequel elle s’époumone tout en fausses notes malgré l’autotune, « take me away, I wanna see new places, please take me, and see new people ». Au moment de la sortie du morceau, une partie du public voit dans ces paroles le cri de détresse d’une enfance volée par la pandémie, la petite Emily n’ayant presque jamais rien connu de la vie normale du dehors, ayant pour seul rêve de voir d’autres lieux que la maison de ses parents. Cette jeunesse brisée, c’est aussi celle de Farrah Abraham.À sa sortie, My Teenage Dream Ended dérange en raison de sa dimension inqualifiable, mélangeant une esthétique musicale dance et une autotune écrasante à des textes sombres. Si ce procédé est monnaie courante dans la musique électronique d’aujourd’hui (avec Charli xcx en papesse de l’autotune dépressive, notamment sur son projet Pop2), il y a quinze ans on ne l’observait guère que chez quelques pionnières et pionniers : Chantelle Paige & Space Cowboy sur le morceau « Devastated » ou Lady Gaga avec « Monster » par exemple, tous deux sortis en 2009. En dépit de la tendresse que je porte à My Teenage Dream Ended, j’admets que certaines des pistes soient difficiles à écouter, autant au niveau de leur fond que leur forme. « Caught In The Act » et « With Out This Ring… », malgré la sincérité de leurs textes, sont des espèce des puzzles insensés de sonorités dissonantes et de flow façon rap conscient sans structure logique, allant jusqu’à inclure la voix modulée de Farrah Abraham destinée à imiter celle de son enfant, pour dire « my parents are asleep » comme une ponctuation en plein milieu de phrase. Avant-gardiste malgré lui, My Teenage Dream Ended sonne comme du Crystal Castles difforme, depuis le point de vue d’une fille-mère de 16 ans. Malgré ses défauts, impossible de ne pas considérer My Teenage Dream Ended comme un album précurseur de l’un des mouvements-phares de la scène électronique du milieu des années 2010 : splendeur et misère pour Farrah Abraham qui se retrouve a posteriori hissée au rang de muse proto-hyperpop. Je dirai même proto-PC Music, label et genre fondé par le producteur A.G. Cook en 2013 ; même s’il affirme, en réponse à une F.A.Q. sur le site Reddit, connaître l’album sans qu’il soit pour lui une si importante référence artistique. En 2014, le magazine canadien Vice fait conduire par le journaliste Mitchell Sunderland une interview de Farrah Abraham, et l’interroge sur son projet musical. Sunderland le décrit comme un « album noise encensé [depuis] par la critique ». Abraham se contente de lui répondre qu’elle crée simplement de la « musique thérapeutique », pour elle comme pour son public, qui sait se reconnaître dans ses paroles aux émotions si brutes. Il faudra attendre quelques années encore, en 2017, et l’évaluation par le média Pitchfork de Pop2, mixtape de Charli xcx mentionnée plus haut, qu’un mea culpa soit adressé à l’encontre de My Teenage Dream Ended. Reconnu par le fameux média pour son patchwork avant-gardiste de dance, dubstep, witch house et EDM, son autotune immodéré et ses récits de veuvage, désillusions et maternité-courage, l’album apparaît clairement comme la première graine plantée dans ce terreau fertile. Pour Pitchfork, donc, Meaghan Garvey écrit du Pop2 de Charli xcx qu’il « sonne comme le projet de Farrah, mais en bien ». Crucifiée même par les autoproclamés weirdos de l’hyperpop et de la PC Music, Farrah Abraham est cette Marie-Madeleine avant-gardiste de la musique pop, sans qui jamais l’histoire de musicien.nes comme Charli xcx, GFOTY ou encore 100gecs n’aurait été la même.

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