Quotidien de recommandation musicale

Les Auvergnats du futur

Compagnie chez Bousca Ethnograffiti
Silex, 1991
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Musique Journal -   Les Auvergnats du futur
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À la fin des années 80, le milieu de la musique traditionnelle en France sort la tête un peu enfarinée de l’enfance du folk, incarnée par des groupes comme Malicorne et Alan Stivell. Alors que le milieu « trad » décide de tourner définitivement cette page en débutant en son sein un travail de recherche, de collecte d’archives et de transmission, de jeunes musiciens insouciants regroupés au sein de la Compagnie chez Bousca vont alors fabriquer la musique qu’ils ont envie d’entendre.

En 1991, leur second album Ethnograffiti voit le jour sur le label Silex [dont il a déjà été question ici au sujet d’un disque basque, ndlr] dans l’indifférence générale : « On s’est imaginé qu’on allait créer une espèce d’électro-choc alors que ça a provoqué l’effet inverse… Voilà l’histoire un peu cruelle de ce disque ! », me confie avec un pincement au cœur Jean-François Vrod, violoniste et instigateur de la compagnie. Malheureusement, la plupart des disques seront passés au pilon lors du rachat de Silex par le label Auvidis, et Jean-François, lui, vendra son stock à des fans japonais. À défaut d’avoir une « cabrette magique » qui me permettrait de changer le cours de l’histoire, revenons sur ce disque et cette Compagnie qui méritent aujourd’hui largement d’être (re)découverts.

D’abord, une petite leçon d’histoire : la Compagnie Chez Bousca emprunte son nom au premier bal de la rue de Lappe à Paris. Chez Bousca appartenait à Antoine Bouscatel, dit le roi des cabretaires, un Auvergnat immigré à Paris au début du 20e siècle. Avec Charles Peguri, accordéoniste italien, ils ont inventé le style musette et enflammé le tout-Paris (pour aller plus loin, on vous invite à écouter sur France Culture l’épisode de La Fabrique de l’histoire : « Chez Bousca, comment l’Auvergne à fait danser Paris »). En 1989, la Compagnie rassemble de jeunes musiciens tous issus de la scène trad : Thierry Boisvert, Marc Anthony, Jac Lavergne, Bernard Subert et Jean-François Vrod. Leur premier disque acoustique s’intitule Chants de quête de la période de Pâques, et il est le fruit d’une récolte de chants traditionnels chantés la nuit à la porte des maisons en Auvergne, en Limousin ou en Haute Bretagne. Ce disque paraît dans la série « En France – In France » sur le label Ocora, instiguée dans les années 1980 par Pierre Toureille et André Ricros, alors directeur de l’AMTA (Agence des Musiques des Territoires d’Auvergne). Elle s’inscrit dans la continuité du label de Radio France : valoriser le patrimoine de l’humanité, mais cette fois à l’échelle de nos régions (pour aller plus loin, lire une histoire d’Ocora parue dans le numéro 4 d’Audimat). Après avoir joué cette musique aux quatre coins de l’Hexagone, la Compagnie décide de travailler sur un nouvel enregistrement en enrichissant le line-up d’un certain Régis Huby, figure incontournable du jazz européen aujourd’hui, mais encore très jeune à l’époque. Jean-François Vrod reconnaît l’importance du rôle joué par Huby avec ses instruments électroniques : « Il nous a permis de nous engager de manière décomplexée dans Ethnograffiti ». Les instruments traditionnels qui sont conçus pour être joués en extérieur utilisent le même spectre de fréquences medium/aigu. Dès ses débuts, la Compagnie a dû résoudre ce problème en utilisant d’autres instruments, éloignés du répertoire trad, comme la clarinette basse de Bernard Subert, les percussions de Vrod et donc les synthés de Régis Huby sur ce disque…

Ce qui saute aux yeux dès la première écoute d’Ethnograffiti, c’est le découpage minutieux des thèmes musicaux qui s’emboîtent comme les pièces d’un puzzle à l’intérieur de chacune de ses 7 longues plages musicales. Explorant les tonalités et les timbres de leurs instruments, Jean-François s’est beaucoup questionné sur la logique à trouver pour assembler ces puzzles : « Parfois, la relation entre les pièces est plus poétique que musicale ». Après de très longues répétitions, c’est donc avec des structures complètes enrobant le tissu trad que la Compagnie retrouve Sylvio Soave pour une semaine d’enregistrement intensive à Lyon. Sylvio était l’ingénieur du son attitré du label Silex, un fin mixeur et un producteur dévoué qui a créé le « son Silex », reconnaissable sur la plupart des disques du label. « C’était un disque auquel il tenait beaucoup », m’explique Vrod, qui a eu l’occasion d’enregistrer avec lui deux autres disques dans la même collection, Trio Violon et Voyage. Les oreilles de Sylvio font scintiller cette matière trad qui se faufile dans nos oreilles comme un fluide, sublimé par un brassage d’influences musicales aussi variées que le jazz européen, la musique contemporaine, les ragas indiens, la musique new-age ou l’ambient.

Ethnograffiti, titre emprunté à un recueil de poésie de Pierre Laurendeau, n’est pas un exercice de style ou une énième tentative de moderniser un répertoire trad déjà bien échaudé, au contraire : cette matière trad se retrouve encapsulée dans une fantaisie sonore presque SF. Moins terre à terre, elle enivre, ensorcèle. Croyez-moi : elle vous fera planer… Malheureusement, à sa sortie, le disque sombre directement dans l’oubli, subissant une véritable omerta du milieu trad qui fit même plier le soutien du label et ne suscitant que des critiques négatives et ne débouchant par sur le moindre concert… La jeune et joyeuse Compagnie se séparera peu de temps après la sortie. Aujourd’hui, s’il me semble facile de justifier que ce disque était trop en avance sur son temps, Jean-François Vrod nous rappelle que le cloisonnement des familles artistiques en France reste encore assez fort en 2021 : « Certes, à l’époque, les artistes ne se rencontraient jamais, tout comme les salles de concert ne prenaient aucun risque à programmer des genres éloignés. Même si les choses ont beaucoup évolué ces dernières années avec l’apparition de collectifs innovants comme la Novia en Haute-Loire ou la famille Artus à Pau, le milieu trad reste encore très frileux face aux nouvelles propositions. On doit encore se battre pour faire passer l’idée que les musiques trad, c’est pas simplement que du répertoire qu’on va éternellement jouer dans les bals. »

David Chouferbad aka Choufy s’occupe de l’émission « Une heure ça Choufy » sur Lyl Radio une fois par mois.

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