Quotidien de recommandation musicale

Entre city pop et guinguette MIDI, la subtile pollinisation de Pierre Barouh

PIERRE BAROUH Le Pollen
Saravah / WRWTFWW, 1982 / réed. 2020
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Musique Journal -   Entre city pop et guinguette MIDI, la subtile pollinisation de Pierre Barouh
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Ce n’est pas par le célèbre « dabadada badabadaba » (et non « chabada », on se trompe toustes, apparemment !) d’Un homme et une femme que je suis arrivé à Pierre Barouh, mais par une voie un peu plus détournée. J’étais en effet en train de fouiller dans les innombrables projets parallèles et collaborations du trio japonais Yellow Magic Orchestra, et je ne m’attendais certainement pas à y croiser le nom de Barouh. La rencontre entre la tradition ample et curieuse de la chanson française qu’incarne le fondateur de Saravah et la modernité totale et décentrée de ces magiciens japonais constitue un genre de hasard heureux qui ne se produit pas si souvent.

Je ne vais pas m’atteler ici à faire la biographie de Barouh, inlassable touche-à-tout, explorateur de toutes les musiques, notamment brésiliennes, « découvreur » de Brigitte Fontaine, père d’un catalogue unique avec son label sur plusieurs décennies… Je préfère renvoyer à une émission diffusée en 2019 sur France Culture et proposée par le rédacteur en chef (ce jour-là atteint d’une semi-extinction de voix, ndlr) de ce site, où il retrace son parcours multiple, bigarré, zigzaguant de Barouh.

Mais concentrons-nous plutôt sur cette année 1982 où le musicien-patron de label, qui a déjà presque cinquante ans, est contacté par de jeunes Japonais à synthés qui disent se nourrir de son travail depuis déjà quinze ans et lui proposent de venir faire un disque à Tokyo. En 78, Yukihiro Takahashi, le plus dandy et francophile des YMO, avait déjà intitulé son premier album Saravah!, en hommage à la maison de Barouh ; l’intensité et l’élégance de ses arrangements sont d’ailleurs pour beaucoup dans la beauté étrange de l’album – et notamment de la chanson-titre, « Le Pollen ». Moins adulé que ses collègues Sakamoto et Hosono, Takahashi a cependant sorti une année plus tôt le génial Neuromantic (1981), loin d’être inconnu parmi les toujours plus nombreux amateurs de pop japonaise, mais qui mériterait à mon sens d’être plus souvent cité – pour vous en convaincre, écoutez le déchirant « Drip Dry Eyes ». 

De cette session tokyoïte de l’été 1982 naîtra donc un album (salutairement réédité voici un an et demi par nos amis suisses et nippophiles du label We Release What The Fuck We Want) qui réunit une dream team internationale de la pop électronique et lettrée de l’époque : Takahashi et Sakamoto donc, Yasuaki Shimizu et ses collègues du groupe Mariah, mais aussi quelques gaijin célèbres – David Sylvian, le leader de Japan, ainsi que Daniel Lavoie et Francis Lai (légende de la musique de film, vieil ami de Barouh et co-compositeur avec lui du susmentionné « Dabadadada »). Il faudrait écrire sur tous les murs de nos villes le texte de la chanson qui ouvre l’album, « L’autre rive », manifeste ultime d’une vie bonne, une vie à la Barouh : « L’autre rive, la dérive, porté par les vents, les courants, disponible aux gens, au présent ». Mais je voudrais parler aujourd’hui d’une autre chanson, celle qui donne son titre à l’album, parce que je crois qu’elle ne ressemble à rien d’autre (dans un tout autre genre et avec un tout autre effet, la seule petite sœur que je lui trouve est le « Teachers » des Daft Punk).

« Le Pollen » commence par un travail de traduction, passage obligé dans ce studio-tour de Babel où se rencontrent et s’apprivoisent au moins trois pays différents. On entend Barouh donner une phrase en français à ses partenaires pour qu’ils la transposent dans leur langue, Sylvian en anglais, Takahashi en japonais :

« Aujourd’hui, je suis ce que je suis,

nous sommes qui nous sommes,

et tout ça c’est la somme 

du pollen dont on s’est nourri. »

Ce refrain, scandé tout le morceau comme un mantra, arrive toujours à un moment un peu inattendu, voire discordant, sans attendre la fin de la mesure, comme s’il y avait une véritable urgence à le prononcer.

« Jacques Prévert, Jean Cocteau, Sternberg, Joseph Beuys… » Quand la musique commence, on ne s’attend pas à ce que le texte prenne la forme d’une liste de noms, énoncés tour à tour par le trio de collaborateurs. Pourquoi donc, avec ce que l’exercice semble avoir d’aride et d’impersonnel, la chanson émeut-elle aux larmes ? Toujours au Japon, Chris Marker évoque la même année dans son film Sans soleil une autrice d’il y a mille ans, Sei Shonagôn, et sa « liste des choses qui font battre le cœur ». C’est exactement ça, « Le Pollen », et c’est aussi un roman d’apprentissage et une chanson d’amour, une profession de foi et une beuverie entre copains. 

« Arthur Rimbaud, Jean Renoir, Billie Holiday… » : les noms s’enchaînent, visiblement improvisés, se répètent parfois (Jean Cocteau, deux fois ?), provoquent le rire ou l’assentiment (« Me too! »). Derrière cette énumération érudite, l’intensité et la beauté de la musique de Takahashi surprend. L’idée simple et magnifique qui ressort de ces sept minutes de name-dropping, c’est que lorsqu’on écoute une symphonie de Mahler ou qu’on lit Tropique du Cancer, ce n’est pas du tout pour « se cultiver » (ou alors au sens botanique, celui du titre de la chanson). C’est plutôt comme rencontrer un ami pour la vie, ou tomber amoureux. C’est un événement au sens le plus fort du terme, pas un divertissement ou une curiosité, mais une aventure intellectuelle, émotionnelle et humaine de premier ordre.

Toute la première partie du morceau est enregistrée dans un bar de Tokyo, on entend une sirène d’ambulance, un téléphone qui sonne, les gens qui boivent et discutent autour de ces nouveaux collègues et copains. Il n’y a aucune coupure entre le temps de la création et ce qu’on appelle le temps libre. Si on les aborde avec assez de disponibilité et d’intensité, séparer l’art et la vie n’a plus aucun sens – coucou John Cage, coucou Fluxus. Barouh et ses acolytes font se côtoyer les noms de monstres sacrés et ceux de leurs amis beaucoup moins connus, ou même des autres musiciens qui jouent sur le morceau : tous ces gens sont mis exactement au même niveau, ce sont des camarades et des guides, ils nous ont appris à voir et à écouter, à aimer et à vivre.

Le plus troublant, c’est que cette chanson est elle-même l’incarnation parfaite de cette chaîne de germination infinie. Ces Japonais pour lesquels Barouh a fait office de pollen finiront par polliniser Barouh, qui ira vivre au Japon, y fera un autre album et y ouvrira une antenne de Saravah ; y rencontrera la femme dont il partagera la vie jusqu’à la fin, et avec laquelle il aura trois enfants.

« Le Pollen » arrive en plein milieu du disque, comme si c’était son noyau, son cœur battant. La chanson vient après une séquence assez dépressive, trois morceaux qui reviennent dans la douleur sur une rupture amoureuse. Elle en est d’autant plus émouvante, comme si elle nous disait que même quand on est abattu par la perte et par le regret, il y a toujours des amis à l’autre bout du monde avec qui boire des verres et inventer des chansons, il y a toujours les disques de João Gilberto et les films d’Ernst Lubitsch. Et heureusement il y a toujours Pierre Barouh.

Je découvre un peu par hasard en écrivant ce texte qu’il existe un enregistrement live de ce morceau, disponible sur le disque Dites 33! Vol. 2, capté en 1983 à l’Espace Pierre Cardin à Paris. Une interprétation magnifiquement méta puisque Barouh en profite pour raconter la genèse de la chanson, l’été précédent à Tokyo, la « grande rencontre » qui y a eu lieu, « l’amitié très pudique, très pure » qui y est née, pour revenir sur son sens aussi : « Le pollen ça peut être aussi, vous connaissez tous ça, un soir on rentre en bagnole, il est quatre heures du matin, on met la radio, et puis on tombe en plein milieu d’une phrase prononcée par quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on ne rencontrera jamais, dont on ignore le nom, mais qui dit la chose juste, celle que vous deviez écouter à ce moment précis. Et vous vivez avec une phrase sans savoir d’où elle vient, mais elle fleurit en vous de toute façon. » Il a d’abord une pensée touchante pour le compositeur de cette chanson : « J’espère vraiment que Yukihiro Takahashi viendra ici un jour. C’est un seigneur. » Puis il termine en remerciant son ami David Sylvian qui a fait le déplacement de Londres, il lui dit dans un anglais maladroit : « It was very nice, I’m very warm from you… from me… to know you was there… Thank you. » Ce à quoi Sylvian lui répond simplement : « Thank you » et je me dis que je ne sais pas s’il existe de plus beau morceau sur l’amitié au sens le plus noble et le plus large du terme, l’amitié avec les gens comme avec les livres, l’amitié avec tout ce qui a vécu et chanté pour – et par nous.

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