Le monde parallèle des Anime Music Videos (AMV), quand Naruto rencontrait Evanescence

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Je suis né en 1996, un an après la formation à Little Rock, Arkansas, du groupe de pop-metal Evanescence. 1996, c’est aussi l’année de la publication dans le magazine japonais Weekly Shonen Jump du manga Romance Dawn, prototype de ce qui deviendra One Piece. Ces deux choses n’ont a priori rien à voir, pourtant elles sont celles qui me donneront une culture et des centres d’intérêts treize ans plus tard.

À la fin des années 2000, j’étudie au collège Roland Dorgelès à Paris, je n’ai pas de télé, je ne lis pas de magazines, je n’écoute pas la radio et ne parle pas de musique avec mes potes. À vrai dire j’en écoute très peu. J’ai une culture musicale proche du néant. Pour vous donner une idée : lorsque Michael Jackson meurt en 2009, je ne le connais que pour ses crimes pédophiles, pas pour ses centaines de millions de disques vendus. Je ne savais même pas qu’il était musicien. 

Ce ne sera qu’un peu plus tard que je me mettrai à écouter sérieusement et religieusement de la musique, quand mes parents m’offriront un iPod à Noël et que je graverai des CD empruntés à la médiathèque du coin. Mais pour le moment, j’ai 13 ans et ce qui m’intéresse le plus dans la vie, c’est de lire des mangas les week-ends et les mercredis après-midi, quand il n’y a pas cours et que j’ai quelques heures de liberté avant d’aller au handball. 

Je suis fils unique, donc l’ordinateur familial qui trône dans le salon est toujours disponible. En général, je l’allume pour voir si les scans du dernier chapitre d’un manga du « Big Three » (Bleach, Naruto, et surtout One Piece) sont sortis. Je fréquentais le site Anime Story, qui mettait en ligne des planches récupérées chez des leakers, qui se les procuraient soit en piratant les boites mails des employés de la Shūeisha (la maison d’édition du magazine Jump qui publie les séries les plus importantes de l’époque), soit par d’autres moyens tenus secrets. Au passage, il y a tout un écosystème fascinant autour de la lecture illégale de mangas en ligne, avec des équipes  de hackers et des traductions fanmade de scans (ce qu’on appelle la scanlation). Je n’ai jamais bien su comment tout cela fonctionnait, mais je peux vous dire que l’on pouvait lire des planches des mangas comme One Piece ou Bleach des mois avant leur sortie officielle en France, mais surtout avant qu’elles ne soient publiées dans le Jump. C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui, et certains leakers ont eu des comptes à rendre à la justice nippone.  

Tout cela me passait complétement au dessus de la tête. Je me connectais juste pour suivre les aventures de mon copain Luffy, héros de One Piece. Une fois la lecture terminée, je me balade sur internet. Je n’ai pas encore suffisamment de skills pour trouver les sites où sont partagées toutes les séries animées que je rêve de mater. Je n’ai pas connaissance des forums de discussion, je n’ai pas de blog, et je n’ai pas de profil sur un réseau social. Je suis un explorateur novice d’Internet, guidé seulement par son instinct et par le hasard manufacturé des algorithmes. Concrètement, je tape dans les barres de recherche les choses que j’ai envie de voir, en espérant qu’elles apparaissent. Et c’est comme ça, en pianotant le titre d’un de mes mangas fétiches sur YouTube, que je découvre les Anime Music Videos, ou AMV. 

De ce que je comprends à ce moment-là, les AMV sont des montages, des edits en anglais, faits par des fans (la plupart du temps occidentaux) qui superposent un tube du moment sur une compilation d’images tirées d’un anime japonais. Les combinaisons entre les deux médiums ne sont pas du tout hasardeuses. Le but est de trouver le morceau qui accompagnera à merveille la séquence animée de son choix, soit en trouvant un titre dont les paroles correspondent à l’action qui se déroule dans la séquence, soit en sélectionnant une musique dont la force émotive résonne avec la puissance des moments découpés. Ça donne des choses fantastiques comme Rock Lee et Gaara de Naruto qui se savatent sur « Numb » de Linkin Park, ou Son Gohan et ses potes bodybuildés de Dragon Ball Z qui s’échangent des gnons cosmiques au rythme de « Kryptonite » de Three Doors Down. Encore aujourd’hui, ces images sont imprimées sur ma rétine. 

Les AMV plus marquants à cette époque-là associent des mangas ultra-populaires avec des titres de pop-rock, de pop-punk, de nu-metal ou de musique emo. C’est ainsi en regardant un AMV de la série de football américain Eyeshield 21 que je découvre Sum41 et leur classique « The Hell Song ». Je ne découvre pas « Sk8ter Boy » d’Avril Lavigne en regardant « Boulevard des clips » le matin sur la 6, mais grace aux AMV montés sur des shōjos (c’est-à-dire des mangas ou anime à destinations des adolescentes) comme Ouran High School Host Club

On pourrait penser que les mangas marketés pour les garçons attirent de la musique marketée pour les garçons, et dans l’autre sens une musique « girly » pour animes pensés pour les jeunes filles, mais en  réalité, il y a vraiment de tout. Autant des clips faits à partir d’images de Bleach et de « Single Ladies » de Beyoncé que des compilations d’embrassades et de contacts entre amoureux sur « Everytime We Touch » de Cascada. 

Et puis, il y a les metalleux d’Evanescence, et plus particulièrement leur titre « Bring Me To Life », un incontournable de la scène AMV. Chaque série, chaque combat avait droit à une dizaine de montages différents rythmés par le refrain : « (Wake me up) Wake me up inside / (I can’t wake up) Wake me up inside / (Save me) Call my name and save me from the dark. » Peut-être que la popularité de ce tube vient de son utilisation dans Daredevil (2003) pour une séquence de pré-baston à l’atmosphère edgy typique des films de superhéros pré-MCU, mais je pense que la vraie raison est ailleurs. 

« Bring Me To Life » est tout simplement le kit d’ingrédients parfait pour construire la narration d’un bon AMV bien emo. Il y a des passages lents et à fleur de peau pour faire monter la pression avec des images de flashback, des séquences-émotion qui rappellent les motivations du personnage central de l’AMV. Puis il y a une explosion de guitare tapageuse, des riffs de batterie, la machine s’active. Là-dessus, on met des séquences de combat. On pourrait dire la même chose de titres comme « Toxicity » de System of a Down ou « What I’ve Done » de Linkin Park – eux aussi très prisés dans la communauté AMV des années 2000. 

Il est difficile de mesurer à quel point aujourd’hui, mais à en croire les discussions sur les forums de monteurs, les AMV semblent avoir eu une incidence sur la vente de CD des artistes particulièrement populaires dans la communauté. On peut se demander pourquoi les monteurs d’AMV ne téléchargeaient pas tout bonnement les morceaux qu’ils comptaient utiliser. En remontant les fil de discussions des forums du site Anime Music Video, j’identifie au moins deux raisons. 

La première est que cette communauté, très largement étatsunienne, essayait de faire exister sa pratique en respectant la loi américaine du « Fair Use », qui régit les droits d’auteurs. De nombreux posts expliquent que la pratique de l’AMV, comme une sorte d’hommage, ne rentre pas en conflit avec les droits des auteurs des animes utilisés, à condition de ne pas les distribuer en masse.  De plus, Funimation et Viz Media, les deux diffuseurs majeurs d’animes aux États Unis, étaient plutôt laxistes quant à l’usage des images – ce qui n’est pas le cas de la branche japonaise Toei, connue pour sa pratique intensive de protection des copyrights. 

Se procurer légalement la musique était donc une continuité de ce principe de pratique légale. Pour être honnête, je ne pense pas qu’un avocat se soit sérieusement penché sur la question. Le gros de ce qui se disait dans ces threads étaient des « on m’a dit », et des « j’ai lu que ». En tout cas, l’intention de bien faire était là.

L’autre raison de ripper des CD plutôt que de télécharger en vrai filou est un souci de qualité sonore. Au milieu des années 2000, le téléchargement occulte ne permettait pas d’avoir des fichiers de bonne facture à tous les coups, donc si on voulait un rendu impeccable qui impressionnerait les autres créateurs, il valait mieux investir dans un CD. Certains concours d’AMV comme le Nekocon n’acceptaient d’ailleurs pas de productions avec une source audio autre qu’Itunes ou un CD. Bien sûr, il est impossible de savoir à quel point ce credo était respecté, d’autant plus que la production AMV ne se cantonnait pas aux esthètes passionnés des forums : c’était aussi une pratique instinctive de la part des fans. 

En fait, les AMVs étaient aux dweebs d’Internet ce que MTV était pour les cool kids : un espace culturel et la porte d’entrée vers des nouveaux groupes. 

Manque de bol pour les concepteurs d’AMV, dans les années 2000 il y a la crise du disque causée en partie par le téléchargement. Aussi les artistes, leurs maisons de disques et leurs armées d’avocats traquent-ils toute utilisation abusive de leur catalogue en ligne. L’une des affaires les plus connues dans le milieu concerne justement Evanescence. En 2005, l’équipe juridique du groupe envoie une mise en demeure aux administrateurs d’AnimeMusicVideos.org, le forum de référence autour des AMV, pour interdire le partage de vidéos contenant des morceaux du groupe sur le site. 

Phade, admin d’AnimeMusicVideos, publie alors cette réponse dans un thread du forum : « Je leur ai demandé ce qui avait attiré leur attention sur cette affaire et les avait poussés à agir. L’avocat m’a répondu que quelqu’un, très probablement un fan, les avait contactés (…) pour leur demander si les vidéos hébergées ici, sur l’Org, avaient été créées par le groupe. Comme ce n’était pas le cas, ils n’ont eu d’autre choix que d’émettre une mise en demeure. (…) Grâce à des négociations minutieuses, nous avons pu éviter la fermeture complète du site (ou pire). Pour l’instant, je vais m’allonger par terre et prendre deux semaines pour que mon rythme cardiaque revienne à la normale. » 

Finalement, toutes les mesures prises par les monteurs d’AMV pour rester dans les clous ne sont rien face au rouleau compresseur juridique de l’industrie musicale. Ce qui est fou dans cette histoire, c’est qu’Evanescence n’avait probablement pas conscience d’être un pilier de la scène AMV. Ils n’ont à ma connaissance jamais évoqué le culte que leur vouaient les créateurs d’AMV. C’est donc drôle de se dire que la décennie 2000 était une époque où un groupe pouvait encore jouir d’un succès majeur dans une niche d’auditeurs sans que leur manager ou leur label trouve un moyen de se faire un max de blé dessus. 

Je découvre ce petit épisode juridique – et le site AnimeMusicVideos.org – des années plus tard, quand, pris par la nostalgie, je me lance dans des recherches autour des AMV de mon enfance. En épluchant le forum AnimeMusicVideos.org, qui rappellera de bons cyber-souvenirs à quiconque surfait sur PC au début des années 2000, je me rends compte qu’il est une sorte de bibliothèque d’Alexandrie de l’AMV. Des milliers de créations de fans y sont répertoriées avec des liens pour les télécharger. Il y a aussi des guides, certains datant de 2001, pour apprendre à monter un AMV avec iMovie, savoir quel lecteur DVD choisir, comment utiliser des images issues de jeux vidéo, quel équipement essentiel se procurer avant de démarrer.

Le Phade susmentionné partage également des vidéos cultes dans la scène AMV d’avant les années 2000 qui sont assez éloignées esthétiquement du pop-rock-emo dont je parlais plus tôt.  Il y a par exemple un alliage entre « Bachelorette » de Björk et le shojo de romance princière Utena, la fillette révolutionnaire. En fait, on sent que les premières créations AMV ne se soucient pas de coller à l’esthétique cool du moment et à être raccord avec l’actualité dans la pop, et le top 50. Ici les images sont tirées d’animes plus niche, et les ressorts narratifs ne se cantonnent plus à sublimer des bastons épiques. Il y a aussi des AMV ou la combinaison image et son à un but comique ou d’autres à l’eau de rose, qui se concentrent sur des scènes de romance. 

Sur AnimeMusicVideos.org, il faut s’inscrire (c’est gratuit) pour pouvoir visionner et télécharger des AMV. Ils  sont tous notés sur une grille contenant 8 critères : l’originalité, la qualité visuelle, la qualité sonore, la synchronisation entre le son et l’image, la synchronisation labiale, les effets spéciaux, l’effort demandé, la revisionnabilité, qui donnent ensemble une note globale sur 10. Plus je m’enfonce dans les pages du forum, plus je suis époustouflé par la richesse de cette scène. Il y a des compétitions, séparées en plusieurs catégories, des stars, des studios de production dédiés et des archives datant de la culture AMV d’avant l’an 2000. 

Dans le circuit, on appelle ça la « VCR Trading Era ». C’est le moment où des membres de cette écosystème naissant s’échangent par courrier postal des AMV enregistrés sur VHS. Les fans se les troquaient aussi lors de conventions dédiées aux AMV. De cette ère, j’aime beaucoup celui qui réunit Kiki La Petite Sorcière et « Every Little Thing She Does Is Magic » de The Police, réalisé par Bobby « C-ko » Beaver dans les années 1990. Les plus chauvins d’entre vous seront heureux d’apprendre que le premier AMV de l’histoire s’ouvre sur « La Marseillaise », puisqu’il a été réalisé en plaquant « All You Need Is Love » des Beatles sur des scènes de batailles de l’anime Space Cruiser Yamato, une combinaison imaginée en 1982 par Jim Kaposztas, étudiant de 21 ans et père de la discipline – décédé en 2023. 

Si je vous parle de tout cela aujourd’hui, ce n’est pas seulement par crise de nostalgie, c’est aussi parce que je remarque que cette culture AMV continue d’exister, et surtout de se réinventer. Sur YouTube et les forums, mais aussi voire surtout sur TikTok, où la pratique de faire des edits de sa série favorite avec une musique – pour amplifier son propos, créer un ressort comique, ou raconter une histoire autre –, se poursuit et génère de nouvelles communautés de fans. C’est grisant de voir de nouvelles séries adoptées par les faiseurs d’AMV, et les techniques de montage évoluer au fil des années. La production value de ce qui est proposé aujourd’hui est à des années-lumière des fichiers en 480p d’il y a vingt ans. 

De plus, je pense que les codes esthétiques des AMV des années 2000 (la combinaison du pop-rock-emo et du design des mangas), autrefois qualifiés de chelous ou d’alternatifs, pourraient bien finir par débarquer chez des superstars de la pop de nos jours, qui n’ont aucun problème à assumer leur passion pour les cultures otakus. Si Megan Thee Stallion cite Gojo de Jujutsu Kaisen dans « Otaku Hot Girl » et que Theodora livre un opening (le générique de début d’un anime, autre élément culte de la culture otaku) digne d’un shonen du magazine Jump pour son interview autoproduite réalisée par ShootMeAlberto, c’est que l’on est sans doute pas bien loin de voir un·e artiste proposer un AMV comme clip officiel.

D’ailleurs (je l’ai appris en parlant à un ami de ce sujet), le rappeur français Oboy l’avait déjà fait il y a six ans pour la lyric video de son morceau « Avec Toi », synchronisé sur des images de l’anime Zankyou No Terror. J’aimerais beaucoup savoir comment on négocie les droits à l’image d’un clip comme celui-là.

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