Il est presque 3 heures du matin quand j’ouvre SoundCloud et que je tombe encore une fois sur « Ave Domina Lilith » du rappeur Luci4, mort à 23 ans en février dernier. La prod est saturée, comme sur le point d’exploser, les basses débordent, la voix paraît enregistrée depuis un téléphone noyé. Tout semble volontairement abîmé : les textures, le mixage, les images, les visuels eux-mêmes. Derrière les kicks distordus défilent des sigils, ces symboles occultes, compressés en mauvaise qualité, et des silhouettes d’anges déchus détourées maladroitement sur Photoshop.
Longtemps j’ai cru que le sigilkore n’était qu’une sous-culture Internet parmi d’autres, une esthétique TikTok nourrie de références démoniaques, de montages saturés, créée par des adolescents insomniaques fascinés par l’occulte. Puis j’ai commencé à écouter sérieusement la musique liée à ces images. La nuit surtout. Et quelque chose d’autre est apparu derrière elles : une tentative désespérée de remettre du mystère dans un Internet devenu lisse et marchandisé.
Car le sigilkore ressemble moins à une scène musicale qu’à une mythologie numérique, une mythologie d’autant plus hantée depuis le décès de Luci4, figure majeure du milieu. Les morceaux du rappeur circulent depuis comme des archives sacrées et ses pochettes deviennent des icônes low-definition. Et en parcourant certaines pages liées à la scène, j’ai plus généralement la fréquente impression de visiter des mausolées virtuels.
Ce qui me frappe le plus dans le sigilkore, c’est sa capacité à injecter du mal-être dans tout ce qu’il touche. Les voix sont intimes mais pitchées jusqu’à l’inhumanité, et la technologie n’efface plus les défauts, mais les fabrique. Alors que les logiciels actuels permettent de produire une musique toujours plus propre et fluide, les artistes du genre cherchent au contraire à pousser l’ordinateur jusqu’à la saturation.
Et plus j’écoute cette scène, plus je repense aux Fleurs du Mal. Le rapprochement peut sembler prétentieux, pourtant, il existe quelque chose de profondément baudelairien dans cette fascination constante pour la chute, le morbide et la beauté des ruines. Dans « Les Litanies de Satan », Baudelaire ne convoque pas Satan uniquement pour provoquer, il transforme cette figure en refuge poétique pour les exclus, les mélancoliques, les damnés. « Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ». La phrase fonctionne comme une supplication, et c’est précisément ce qu’on retrouve dans une partie du sigilkore : des invocations émotionnelles adressées à des figures occultes, démoniaques ou mystiques qui deviennent des réceptacles de solitude et de détresse. Quand Luci4 répète : « Lilith don’t abandon me », la phrase agit comme une prière inversée. Lilith mute en une figure romantique obscure, un refuge affectif dans un monde numérique complètement désincarné. Même chose dans « Letter 2 Lilith » d’axxturel, où les références occultes ressemblent à une tentative maladroite mais sincère de donner une forme symbolique au vide affectif du web. Comme chez les poètes décadents, le mal est esthétisé parce qu’il est parfois la seule manière de rendre la douleur visible.
Le sigilkore ne parle presque jamais du réel au sens où le rap en parle habituellement. Pas de récit d’ascension. Pas de démonstration de réussite. Pas de storytelling entrepreneurial transformé en musique. À la place, on trouve des fragments d’émotions : solitude, dissociation, paranoïa, désir de disparition, romantisme noir. Sur une production angoissante, entre des basses saturées (on dit bass boosted), une alarme qui ne s’arrête pas, et des bribes du sound design de Minecraft, un autre rappeur du nom d’ocelot exprime ce mal-être dans « everyday is the same shit », : « Everyday is the same shit / Everyday, wanna die quick / Everyday is cut wrist ». Le spleen du sigilkore n’est plus parisien, mais algorithmique. Le malaise ne naît plus dans les cafés enfumés ou les boulevards humides du Paris capitale du XIXe siècle, mais dans les chambres éclairées par des LED violettes, les serveurs Discord silencieux et les timelines interminables.
Musicalement, cette esthétique ne vient pas de nulle part, elle ne date pas de TikTok. Pour comprendre le sigilkore, il faut remonter bien avant, jusqu’au rap de Memphis des années 1990. Chez Three 6 Mafia, Tommy Wright III ou DJ Zirk, on retrouvait déjà cette fascination pour les textures sales, les voix screwed, les ambiances occultes et les productions volontairement abrasées. Puis Internet a fait muter cet héritage. Dans les années 2010, la phonk réactive les fantômes de Memphis à travers une esthétique née sur SoundCloud, fascinée par les samples poussiéreux, les basses menaçantes et les imageries sataniques. Des artistes comme SpaceGhostPurrp deviennent centraux dans cette transmission. Sur « Pheel Tha Phonk 1990 » ou « Bringing the Phonk », on entend déjà les fondations d’un rap spectral et numérique, un hybride culturel laissant deviner la silhouette d’un Internet ésotérique nourri par les prémices du xpiritualism, un imaginaire du web mêlant occultisme, vieux web et spiritualité numérique dégradée – le sigilkore en sera ensuite l’une des traductions musicales les plus radicales. DJ Smokey pousse encore plus loin ce goût de la contamination sonore. Sur « Evil Wayz » ou « 666 Mix », les voix étouffées et compressées nous ramènent à une écoute « à la troisième personne » (une expression venue du gaming, opposée au jeu FPS = First Person Shooter) et les morceaux ressemblent à des transmissions pirates captées depuis une radio très louche (ou depuis celle de GTA, en l’occurrence). Toute la scène phonk des années 2010 fonctionne comme une archéologie numérique du Memphis rap, une musique qui recycle des fantômes sonores pour créer de nouvelles formes de hantise.
Le Memphis rap sonnait comme une cave. La phonk sonnait comme une VHS maudite, retrouvée sur YouTube. Le sigilkore, lui, sonne comme un disque dur hanté. Et c’est probablement pour ça que cette musique semble impossible à détacher d’Internet. Elle épouse parfaitement les sensations produites par le web contemporain : surcharge visuelle, dissociation permanente, hyperconnexion solitaire. Beaucoup de morceaux donnent l’impression d’avoir été fabriqués pour être consommés dans cet état étrange – comme je le fais à 3 heures du matin – où l’on continue de scroller sans réellement regarder l’écran (en gros, lorsqu’on est en train de brainrot).
Pourtant, derrière toute cette esthétique de la destruction, il existe une vraie recherche de beauté. Une beauté fragile, adolescente, mais sincère. Les covers ressemblent à des collages faits dans l’urgence, les textes oscillent entre journal intime cryptique, egotrip spectral et poésie fragmentée. Certains morceaux paraissent même inachevés tant ils sont courts. Mais c’est peut-être ça qui rend le sigilkore aussi fascinant à observer. Le mouvement ne cherche pas la perfection, mais une émotion brute, entre la déformation et la corruption. Et au fond, c’est peut-être pour ça qu’il touche autant ma génération. Il agit comme un miroir de notre époque hyperconnectée, épuisée, romantique malgré elle, incapable de croire totalement au sacré mais incapable aussi de vivre sans lui. Comme Baudelaire avant eux, les artistes du sigilkore semblent chercher de la beauté dans les ruines. Simplement, les ruines ont changé de forme. « Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, / Enseignes par l’amour le goût du Paradis / Lilith, don’t leave / I don’t wanna be alone / Don’t abandon me ».