La musique est un cringe qui vient de l’intérieur : bienvenue sur la coopérative Subvert

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Musique Journal -   La musique est un cringe qui vient de l’intérieur : bienvenue sur la coopérative Subvert
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Ça y est : Nina Protocol fermera ses portes (ou plutôt son url ?) définitivement le 15 juillet prochain. « Ça y est » parce qu’il était pour moi évident que cette variation techno-arty et assez peu compréhensible sur le thème de la blockchain s’écroulerait à un moment ou un autre, et ce malgré les espoirs suscités chez quelques croyant·es. On est sur de la prédiction au doigt mouillé pas super risquée et provenant d’un ignare sur le sujet, mais tout de même : JE L’AVAIS PRÉDIT !

La fin prochaine de la plateforme a été annoncée le 28 mai, soit, glorieuse sérendipité, 15 jours après l’annonce du lancement d’une nouvelle plateforme musicale étasunienne, Subvert. Contrairement à Nina, j’ai placé une foi non négligeable dans cette aventure et ce avant son lancement, participant par exemple aux discussions et autres beta-tests. J’ai même DONNÉ DE L’ARGENT, avec la ferveur d’un adepte sincère. Mon enthousiasme tenait essentiellement dans le fait que Subvert avance une formule plutôt maligne : une coopérative appartenant dans son entier à ses sociétaires, alternative à Bandcamp sérieuse avec les dollars, mais éthique quand même.

Le langage est entrepreneurial mais ne m’empêche pas de fantasmer un élan collectif vers l’horizon glorieux d’une musique justement rémunérée, il donne même de la puissance aux rêves – les projections sérieuses à court / moyen / long terme, AVEC DES CHIFFRES, les États-Unis, c’est du sérieux. Sur le papier, les deux figures au centre de mon manichéisme ontologique (communaliste patenté en mode survie versus hustler feignant et avide) sont comblées.

Évidemment le bidule n’est pas l’utopie que je me formulais intérieurement, mais pas de la façon dont je l’avais anticipé. Oui, ce que je n’avais pas vu venir et qui me retourne le ciboulot chaque jour depuis ce lancement, c’est à quel point les 90% des projets présents sur Subvert me cringent TRÈS FORT ; je ne viserai personne en particulier, et puis vous êtes assez grand·es pour aller voir par vous même. Mais pour le dire simplement : j’ai l’impression d’être de retour sur myspace en 2005, je croise des noms de groupes, des photos ou des artworks qui me sont tout simplement insoutenables. Je ne peux pas cautionner et en même temps personne ne me demande de le faire. Pris en tenaille entre la volonté d’émancipation de l’intégralité de mes semblables et une conception du goût (à peine) mandarinale et profondément engrammée, je dérive, incapable d’utiliser Subvert pour sa fonction première, à savoir écouter de la musique.

Si cette sensation de malaise est à mes yeux très intéressante, c’est parce qu’elle éclaire la tension structurante travaillant le couple mode de production / fruits de ce même mode de production. Je l’ai déjà dit, le but de Subvert, son intention, c’est de remplacer Bandcamp et donc de faire des sous tout en optant pour le modèle plutôt sympatoche de la coopérative. Ça ratisse donc très large, NFP-style : tout le monde est le bienvenue sur le principe, ça discute fort mais il n’y a pas vraiment de décisions politiques, l’IA est en roue arrière, quitte à perdre de la substance même de la coopérative, qui s’exprime aussi esthétiquement quand celle-ci est cohérente.

Mais là ce n’est donc pas le cas. Ce que produit Subvert, dans une certaine mesure et pour le moment, c’est de l’horizontalité. Et je ne pensais pas dire ça un jour, mais c’est peut-être trop d’horizontalité pour moi. Je me rends sur la page compulsivement plusieurs fois par jour pour me donner tort mais c’est à chaque fois pareil : je me retrouve parcouru une pulsion féodale et inavouable, une volonté d’ordre et de puissance contradictoire avec l’idée libertaire de coopérative. Je veux de la structure, et de la structure hiérarchique, même.

Ce cringe met aussi en évidence la prépondérance du visuel dans ces interfaces où l’on voit avant d’entendre, où l’œil détermine en très grande partie le choix. Voilà une chose que Subvert me révèle : j’écoute surtout par le regard, et cela ne date pas d’hier. Un regard méchant qui sélectionne, juge, discrimine, se nourrit de tous ces petits trucs qui font la musique sans être du son. Une pochette, un titre, un clip et le stylisme, un texte de présentation, tout cela participe bien sur du musical ; mais la vision a cette fâcheuse tendance à souvent couper la route à l’écoute.

Donc : de la même manière que j’apprends à me détacher des interfaces des logiciels de montage sonore, j’apprends également à aller par-delà les apparences, à entendre en décorrélation. C’est dur mais je m’y retrouve vraiment ; et je reviens donc toujours à Subvert, inlassablement.

J’ai l’espoir, car des musicien·nes que j’aime énormément s’y sont inscrit·es, évoluant sans surnager parmi les autres dans cette soupe numérique primordiale où un cortège de joyeux·ses weirdos s’en donnent à cœur joie. En tant que musiquant, je n’ai jamais vraiment décollé sur Bandcamp, mais j’y ai mes aises. Peut-être que Subvert m’effraie plus qu’elle ne me cringe, finalement : parce qu’elle concrétise, dans ses prémisses, la possibilité d’un après, mais aussi un redémarrage. Une tentative qui peut-être se cassera la gueule, mais une tentative tout de même.

Je sors les grands mots et émotions mais la vérité c’est que naviguer dans ce chaos à peine structuré qu’est pour le moment cette plateforme est plutôt salutaire ; même si cette effervescence libératrice me fige plutôt qu’elle ne me réjouit (pour le moment toujours), je déconstruis mes habitudes et mes mythes, ma sensorialité occidentale très tournant du siècle. Parce que ce que disent surtout ces réactions épidermiques face à l’altérité, c’est que je vieillis, je grandis, je change. Et c’est un plaisir.

En m’ouvrant sur ces considérations à un camarade cher, celui-ci m’a lancé une petite phrase que je trouve très vraie, belle, sur laquelle je médite depuis quelque jours et que je lui pique donc sans vergogne pour finir cet article : « la musique consiste à sublimer le cringe » – à laquelle j’adjoindrais même un addendum salutaire, « … et on est toustes le malaise de quelqu’un·e » !

PS : j’ai mis ma liste de lecture Subvert pour que vous ayez quelque chose à écouter tout de même, mais aussi pour que vous ayez un tour d’horizon, par delà le beau et le malaisant ! Le site fonctionne avec un système d’adhésion, mais normalement ça devrait marcher (:

PPS : c’est mon avant-dernier article pour MJ avant un petit moment ! Je vous prépare déjà à ce chambardement d’ampleur mais pas d’inquiétudes, vous êtes entre de bonnes mains <3

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