Penny Goodwin a raconté l’histoire de la musique noire américaine en dix chansons

PENNY GOODWIN Portrait Of A Gemini
Sidney Records, 1974
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Il existe des albums qui marquent leur époque, d’autres qui résument une carrière, et d’autres encore, plus rares, qui semblent contenir en eux une histoire bien plus vaste que celle de leur créateur. Sorti en 1974, Portrait of a Gemini de Penny Goodwin appartient à cette dernière catégorie. Née en 1939 à Milwaukee, Penny Goodwin grandit dans le quartier de Bronzeville. Longtemps surnommé, non sans mépris, « Little Africa », ce secteur constitue alors le cœur historique de la communauté afro-américaine de la ville. S’y côtoient aussi bien les églises catholiques, les mosquées et les églises méthodistes africaines que les casinos et les clubs de jazz. C’est dans cette tension féconde que se forge l’identité musicale de Penny Goodwin, qui fait les allers-retours entre la scène du Alfie’s et les mariages de l’Église St. Mark. Au cours des années 1970 et 1980, elle s’impose comme une chanteuse appréciée de la scène locale avant de s’éloigner du monde de la musique. 

Son unique album suit un destin comparable. Longtemps resté, dans l’ombre, pressé à très peu d’exemplaires sur le discret label Sidney Records avant de disparaître des circuits traditionnels, son disque a progressivement acquis le statut de trésor caché auprès des collectionneurs de musiques afro-américaines puis des diggers plus jeunes, en quête perpétuelle de pépites oubliées. Pourtant, réduire Portrait of a Gemini à sa rareté reviendrait à passer à côté de ce qui fait sa singularité. 

Derrière son statut d’objet culte se cache en réalité une fascinante traversée de la musique noire américaine, condensée en dix morceaux qui dialoguent autant entre eux qu’avec plusieurs décennies d’histoire culturelle.

A première vue, le projet pourrait sembler paradoxal. Sur les dix titres que compte l’album, seuls trois sont des compositions originales. Les sept autres sont des reprises, empruntées à des artistes aussi différents que Nancy Wilson, Roberta Flack, Gil Scott-Heron, Esther Phillips ou Marvin Gaye. Dans bien des cas, un tel choix (surtout pour un premier album !) pourrait donner l’impression d’un manque d’identité artistique, mais chez Penny Goodwin, c’est exactement l’inverse qui se produit. Car ce qui frappe à l’écoute de Portrait of a Gemini, ce n’est pas tant la qualité des reprises que la manière dont elles sont assemblées, comme les pièces d’une mosaïque dont le dessin ne se révèle qu’une fois l’ensemble observé avec suffisamment de recul.

Pour comprendre cette logique, il faut également s’intéresser à l’homme qui accompagne Goodwin tout au long de cette aventure : Seymour « Sy » Lefco. Basé comme elle à Milwaukee, celui que la scène locale surnomme alors le « Jazz Dentist » mène une double vie qui paraît presque romanesque. Dentiste le jour, consulté par de nombreux musiciens de jazz de passage dans la région, il devient le soir compositeur, arrangeur, producteur et manager. C’est lui qui signe notamment « Today Is the First Day » et « He’s Come Back », deux des trois compositions originales du disque, tout en participant à façonner cette étrange cohérence qui traverse l’album de bout en bout. Et c’est précisément là que Portrait of a Gemini devient passionnant. Car plutôt que de chercher à imposer une identité unique, Penny Goodwin construit son disque comme un espace de rencontres. Les chansons y deviennent des passerelles, les influences se répondent d’une décennie à l’autre, tandis que le jazz, la soul, le gospel, le swing et le funk s’entremêlent pour former une cartographie de la musique noire américaine.

Le voyage commence avec « Rain Sometimes », reprise d’un morceau enregistré par Nancy Wilson en 1966. Figure essentielle du jazz vocal américain, Wilson appartient à cette génération d’artistes capables de naviguer librement entre jazz, pop orchestrale et soul. Quelques pistes plus loin, « Trade Winds », repris du répertoire de Roberta Flack, poursuit cette conversation entre générations de vocalistes noires. Là encore, le choix n’est pas anodin. Avant même de devenir l’une des grandes voix soul des années 1970, Flack représentait déjà cette frontière mouvante entre jazz, folk, gospel et chanson populaire. En réunissant ces deux artistes sur un même disque, Goodwin dessine déjà une filiation.

Cette logique de transmission apparaît de façon encore plus frappante avec « Lady Day & John Coltrane », enregistré par Gil Scott-Heron en 1971. Chez Scott-Heron, le morceau fonctionne comme une célébration spirituelle de deux figures majeures de la culture noire américaine : Billie Holiday, surnommée Lady Day, et John Coltrane. Tous deux apparaissent comme des refuges symboliques face aux violences du monde extérieur. La version de Goodwin conserve cette dimension quasi mystique tout en transformant profondément son énergie. Là où Scott-Heron privilégiait une forme de gravité contemplative (bien qu’énergique), Goodwin adopte une approche plus lumineuse, presque festive. Le solo qui intervient aux alentours d’une minute cinquante illustre parfaitement cette transformation : porté par un clavier dont la sonorité évoque un orgue d’église, il donne au morceau une couleur gospel qui semble faire basculer la méditation vers la célébration collective.

Cette présence du religieux constitue d’ailleurs l’un des fils conducteurs les plus fascinants de l’album. Même lorsque les morceaux s’éloignent du gospel à proprement parler, quelque chose dans les harmonies, dans la manière d’utiliser les chœurs ou dans la recherche constante d’une forme d’élévation émotionnelle continue de rappeler les racines spirituelles de la musique noire américaine. Mais comme son titre l’indique, Portrait of a Gemini est aussi un album de la dualité. 

Peu de morceaux illustrent mieux cette idée que « That’s All Right with Me », reprise d’une chanson enregistrée par Esther Phillips en 1971. À première écoute, le morceau semble relever du registre amoureux, voire de la séduction la plus assumée. Pourtant, certaines paroles ouvrent des lectures plus complexes. Lorsque Goodwin chante : « If you wanna make me your slave, that’s alright with me », la phrase oscille constamment entre plusieurs significations. D’un côté, elle appartient au vocabulaire traditionnel de la passion amoureuse, où l’on accepte symboliquement de se soumettre à l’autre. De l’autre, le mot « slave » porte un poids historique impossible à ignorer lorsqu’il est prononcé par une chanteuse noire américaine au début des années 1970. Sans jamais devenir explicitement politique, le morceau se retrouve ainsi suspendu entre sensualité et mémoire historique, entre désir charnel et héritage collectif.

Cette idée du double atteint sans doute son expression la plus spectaculaire avec « What’s Going On ». La reprise du classique de Marvin Gaye ne se contente pas de réinterpréter l’un des plus grands manifestes soul de l’histoire américaine. Goodwin et ses musiciens choisissent de le faire dialoguer, dans une intro absente du morceau original, avec une autre œuvre fondatrice : « Take the “A” Train », popularisée par Duke Ellington dès 1941. Le résultat est remarquable. En quelques minutes, deux époques majeures de la musique noire américaine se retrouvent réunies dans un même espace sonore. D’un côté, le raffinement du swing et l’âge d’or des big bands. De l’autre, la conscience politique de l’Amérique post-droits civiques portée par Marvin Gaye. Harlem rencontre Detroit. Le jazz orchestral rencontre la soul militante. 1941 rencontre 1971. A elle seule, cette reprise résume l’ambition de Portrait of a Gemini : faire dialoguer des générations d’artistes qui, en apparence, n’appartiennent pas au même monde.

Même les compositions originales semblent participer à cette logique. « Too Soon You’re Old », seul morceau directement signé Penny Goodwin, s’ouvre sur une ligne mélodique qui rappelle fortement « Masterpiece » de Grover Washington Jr. , paru un an plus tôt en 1973. Il semble que Goodwin, même lorsqu’elle écrit sa propre musique, refuse de se présenter comme une créatrice isolée et préfère inscrire son travail dans une histoire plus vaste, faite de transmissions et de dialogues permanents. 

Cette circulation constante entre les époques prend une autre dimension avec « Slow Hot Wind ». La chanson trouve son origine dans « A Slow Hot Wind », interprétée par Johnny Hartman en 1964. Chez Goodwin, le morceau devient un moment suspendu, porté par des arrangements élégants, signés Henry Mancini, géant de la musique de film américaine dont le nom reste associé au thème de La Panthère Rose, et une sensualité feutrée qui contrastent avec le reste du disque. 

C’est d’ailleurs par cette chanson que j’ai découvert l’univers de Penny Goodwin. Non pas à travers une émission de jazz ou une réédition spécialisée, mais grâce au hip-hop. En 2021, Tyler, The Creator sample le morceau sur « HOT WIND BLOWS », aux côtés de Lil Wayne, dans son album Call Me If You Get Lost. Comme souvent dans l’histoire des musiques noires américaines, une œuvre devient alors la porte d’entrée vers une autre. Un sample ouvre un passage vers un disque oublié, lequel renvoie lui-même à une composition des années 1960. Ce mouvement de transmission, presque généalogique, constitue au fond l’un des thèmes centraux de Portrait of a Gemini.

Plus l’album avance, plus une évidence s’impose : derrière toutes ces influences se cache une même origine. Elle apparaît pleinement dans « Amazing Grace », qui clôt le disque. Écrit en 1779 par John Newton, ancien capitaine de navire négrier devenu pasteur anglican, le cantique est d’abord un hymne chrétien britannique avant de devenir l’un des chants les plus importants du répertoire gospel afro-américain. La version de Penny Goodwin lui donne une ampleur cérémonielle : piano, flûte, percussions et cuivres se répondent dans une atmosphère qui évoque autant le jazz spirituel des années 1970 que les traditions religieuses dont il est issu.

Après avoir traversé le swing de Duke Ellington, la sophistication de Nancy Wilson, l’introspection de Roberta Flack, la conscience politique de Gil Scott-Heron, la sensualité d’Esther Phillips, les expérimentations jazz-funk de Grover Washington Jr. et l’humanisme de Marvin Gaye, l’album revient finalement à l’une des sources fondamentales de toute cette histoire : l’église.

C’est peut-être là que Portrait of a Gemini révèle son véritable sujet. Plus qu’un album de jazz vocal, plus qu’une collection de reprises ou même qu’un classique oublié du rare groove, le disque apparaît comme une réflexion sur la transmission elle-même. Chaque chanson y porte la trace d’une autre, chaque époque semble dialoguer avec celle qui l’a précédée. 

Le titre prend alors tout son sens. Le Gémeaux est la figure du double, et tout dans cet album semble construit autour de cette idée : jazz et soul, sacré et profane, passé et présent, compositions originales et reprises, mémoire collective et expression individuelle. Le paradoxe est finalement magnifique. Portrait of a Gemini n’a jamais cessé d’exister sous deux formes à la fois : celle d’un album perdu dans les années 1970, et celle d’un classique discret que les générations suivantes continuent, encore aujourd’hui, de redécouvrir. 

Quant à Penny Goodwin, elle semble s’être effacée derrière son unique disque. Les rares traces qu’elle laisse derrière elle ont quelque chose de profondément romanesque, et ne prennent plus la forme d’archives, mais de souvenirs racontés sur internet. Sur Reddit, un utilisateur évoque une pizzeria des suburbs de Milwaukee où elle chantait encore dans les années 1970. Un autre raconte qu’elle a rejoint le corps pédagogique des écoles publiques de la ville dans les années 1990, là où un ancien étudiant décrit une femme bienveillante qui assitait quelques fois à ces gigs de jazz. A défaut d’avoir laissé une discographie, la chanteuse a laissé des anecdotes et des questions – « Is Penny Goodwin still with us ? » – auxquelles personne ne semble pouvoir répondre avec certitude.

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