Quotidien de recommandation musicale

Les mémoires d’outre-tabs du vicomte Julien de Morel

Musique Journal -   Les mémoires d’outre-tabs du vicomte Julien de Morel
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Autant vous le dire tout de suite : la liste que je vous contrains à lire sur ce site pourtant irréprochable pue l’arnaque. En plus de n’avoir aucune ambition à l’objectivité puisque je n’ai (volontairement) jamais écouté en entier les « albums qui ont fait la décennie » – aucun Kendrick Lamar, pas de Frank Ocean, FKA Twigs non par principe, Young Thug trop sirupeux, Bon Iver plutôt crever –, elle omet une réalité de ce que furent ces dix dernières années de ma vie : un long tunnel de travail de bureau ayant peu à peu effacé ma fougue adolescente pour « les disques qui sortent » et fait de moi l’homme sinistre que je suis.

En conséquence, j’ai passé ces dix ans à scrupuleusement chercher le meilleur ratio temps consacré/plaisir d’écoute, et c’est pourquoi j’ai, disons à 80%, seulement écouté de la musique publiée dans un passé plus ou moins proche. Je tiens donc à spécialement remercier Internet, qui m’a offert tout ce que je souhaitais connaître sur plusieurs pans de l’histoire des subcultures qui m’intéressent, de même que les excellents labels Light in the Attic, Peoples Potential Unlimited ou Music from Memory, qui se sont spécialisés dans la ressortie d’albums géniaux et oubliés des années 70, 80 et 90, c’est-à-dire précisément les moments contemporains dont je peux à peu près jurer qu’ils me fascineront encore d’ici quarante ans.

Aussi, l’autre raison pour laquelle je n’ai pas écouté ces divers monuments de la culture de masse d’aujourd’hui est de l’ordre du rejet. Je souhaite encore moins qu’avant connaître le ventre mou de l’époque parce que son enthousiasme comme sa déprime signifient des trucs dont j’ai tendance à ne rien avoir à foutre, un ronflement lointain quoique très proche ayant à avoir avec des enjeux soit nuls, soit trop anxiogènes pour les regarder en face, et je présuppose donc qu’écouter un seul morceau de Cardi B me donne accès à l’intégralité de ce que peut être Cardi B. Ce qui ne signifie pas pour autant que je refuse de les connaître : leur présence m’intrigue, puis me déçoit, un peu comme lire un fil Twitter.

Ce triste aveu dûment formulé, n’hésitez pas à prendre connaissance des groupes et artistes des années 2010 ayant accompagné mon passage à l’âge adulte, à découvrir ma lecture de certaines évolutions du paysage, à m’écouter vous faire part de mes impressions complexes sur toute cette musique, à vous inscrire en désaccord vis-à-vis de ma personne et, le cas échéant, à vous manifester par le biais de la colère dans les commentaires prévus à cet effet.

– Apparition puis disparition puis dissolution dans la masse « indie » de la pop hypnagogique première version héritée du Blog-age des late-années 2000, autrefois appelée « chillwave », et accession à une forme modeste de célébrité de la part de quatre de ses plus talentueuses figures dans le segment de la pop expérimentale : les inestimables Oneothrix Point Never, James Ferraro, John Maus et Ariel Pink.

– Affirmation du rap en tant que grand réconciliateur de toutes les musiques mainstream et de toutes les politiques de centre-gauche, désertification d’un « mouvement hip-hop » transnational (et/ou national), réification du rappeur et de la rappeuse en tant que figures réunificatrices transclassistes amicales, chaleureuses et médiatiquement soutenues car liées à la gêne sociale occidentale la plus évidente de ce début de nouveau millénaire : devoir composer avec les reliquats de racisme hard-line de l’Ancien monde.

– « Video Games » de Lana Del Rey.

– Tarissement abrupt et peut-être définitif de la culture rock and roll premier degré en tant que pourvoyeuse de talents musicaux et/ou littéraires, de mouvements de jeunes, de modes de rébellion et d’impacts sur l’Occident cool, au profit d’un zeitgeist underground axé autour d’une indolence techno dépressive possiblement ouverte sur le rap – quoique d’inspiration grunge et noise, soit autant d’itérations rock fin-de-siècle, c’est-à-dire que même si ça sent bien le sapin, tout reste encore jouable pour le cercle des poètes disparus à guitares.

Real Estate, premier grand groupe d’indie pop des années 2010 à se manifester sous le terme de « révélation » puis à subir le destin de ce qui deviendra une sinistre routine pour toute révélation indie-pop du Online-age : l’occultation d’abord progressive, puis radicale, puis la mort.

– Omar-S pour l’ensemble de son œuvre.

– Tendance globale à refuser la séparation irrévocable d’avec le XXe siècle, et plus précisément d’avec ses deux dernières décennies : styles vestimentaires et musicaux certes non-ironiques mais opérant malgré tout sur une référence immédiate et à peu près lisible aux grandes heures de la génération X – et oh comme je comprends les jeunes d’aujourd’hui, le XXe siècle finissant constituant, même après trente revivais successifs, une source inépuisable de radicalité et d’otherness, le tout dans un monde occidental qui, malgré tout, était encore source d’optimisme.

– Actress pour l’ensemble de son œuvre.

– Alkpote en tant que rappeur français majeur de la décennie et marqueur des problématiques nationales du temps (consommation outrancière de shit, addiction morbide au porno) au même titre que Booba a pu l’être dix ans auparavant.

– Embarras toujours palpable vis-à-vis des acteurs de la fin des années 2000 : personne ne veut savoir ce que sont devenus les pourtant recommandables MGMT, Lil’ Wayne, Deerhunter ou Black Lips, et encore moins les ridicules Bat for Lashes, Cocorosie, CSS, Arcade Fire, Yuksek, Uffie, le rock français mutin des années Sarkozy, les rom-coms Pitchfork du type 500 jours ensemble, etc.

Spaceghostpurrp ou le méta-gangsta-rap parvenu à son plus haut degré de sincérité.

Lil’ Ugly Mane ou le méta-gangsta-rap parvenu à son plus haut degré de non-sincérité.

– Entrée en scène des labels de musique électronique L.I.E.S et Trilogy Tapes puis revirement mental copernicien consécutif de ce que doivent être techno et house high-brow pour le commun des mortels, à savoir pas une nouvelle forme d’IDM ni de breakcore ni d’ambient, mais une « dance music de musée » comme le dit non sans mépris le grand critique musical  et raver devant l’éternel Simon Reynolds, c’est-à-dire ultra-référentielle, maniériste, qui se regarde baiser un dancefloor dans le miroir de l’histoire, et par conséquent insupportable pour la plupart des inénarrables Laurent Garnier de la « cause » électro (liés par ailleurs contractuellement avec le mouvement politique Place Publique), et ce même si Delroy Edwards, Tsuzing, Florian Kupfer ou Gene Hunt ont sorti certains des meilleurs morceaux de musique dansable de la décennie.

– « Call Me Maybe » de Carly Rae Jepsen.

– L’album de Puce Mary sorti sur PAN en 2018 et intitulé The Drought.

Dean Blunt pour l’ensemble de son œuvre.

John T. Gast pour l’ensemble de son œuvre.

– L’irruption de la démesure hystérique de Kanye West sur la scène internationale à l’heure de la dénonciation quasi systématique sur les réseaux sociaux et les vitupérations consécutives dont il est l’objet, preuves que, même s’il sort des disques seulement assez bons, voire juste pas mal, il est quand même une putain de star complètement tarée et rincée à la fois, comme au bon vieux temps des psychoses mégalomanes des célébrités 1.0 type Madonna, Michael Jackson, Prince ou Oasis, soit l’horizon indépassable de toute entreprise artistique grand public de notre temps (cf. paragraphe au sujet du XXIe siècle admirant, fasciné, les années MTV).

– PNL, ou une tentative d’adaptation de Drake extrêmement bien gérée puis immédiatement transformée, comme sait si bien le faire le pays qui a vu naître Zebda et NTM, en gloire nationale réconciliante en « cette triste période de repli identitaire » (cf. paragraphe 2).

Alberich pour l’ensemble de son œuvre.

– Mise en orbite graduelle des gens de 667, crew de rappeurs hommes-femmes délibérément sombres des environs de la ville de Lyon et d’ailleurs et revendiquant – ce qui est désormais extrêmement rare dans le rap français – leur proximité avec le bizarre, les théories conspirationnistes franchement glauques, l’horreur et plus généralement, l’underground.

– L’avènement d’une nouvelle musique convaincante de school shooters remplaçant enfin cette grosse carotte qu’est devenu le black metal – je rappelle qu’il n’y a plus que des gros et des vieux dans votre mouvement les gars, d’autant plus que maintenant vous serrez des meufs et que c’est  déontologiquement interdit, renseignez-vous – et qui s’appelle le dungeon synth, miraculeux mélange de Three Six Mafia première époque et de jeux de plateaux incluant magiciens et créatures de l’imaginaire à cornes, rendu possible par l’accès permanent à la 4G et le désespoir silencieux d’incels luttant chaque jour contre leur haine d’eux-mêmes et leur xénophobie latente.

« Roger Milla » de MHD.

– Les dépressifs quinquagénaires de la musique de l’abîme refusent de mourir épisode 2666 et ils sortent des trucs super bien, déprimants comme les appartements qui sentent la soupe dans lesquels ils vivent, parfois largement remarqués (The Seer de Swans), la plupart du temps prodigieusement ignorés (Deathprod, The Dead C, Skullflower).

– « Fuck le 17 » de 13 Block.

– Étienne, fidèle à son statut de « passeur » culturel, vous a déjà dit à quel point l’album de Rashad Becker sorti sur PAN était cool – enfin c’est pas vraiment le terme qui convient mais il n’existe aucun mot qui englobe les notions d’inquiétude suscitée, d’originalité d’approche, d’étrangeté et d’extrémisme, donc bon, « cool » quoi – bien qu’impossible à écouter deux fois de suite, mais mortel à petites doses, genre Gravity Rainbow.

– Les premiers maxis de Hoax, groupe de negative hardcore semi-lent du Massachusetts gorgé de résidus de haine refoulée et de fragments de mort, qui a malheureusement disparu des radars instantanément après la sortie de leur premier album en 2013.

– Odd Future en tant qu’idée et en tant que réalisation de cette idée, pour l’ensemble de leur œuvre – et même leur série Adult Swim.

Flockaveli de Wacka Flocka Flame, qui rayonne toujours de sa puissance métallique produite en série et qui a involontairement donné lieu au meilleur album de rap français de la décennie, par ailleurs seul album de rap de ces dix dernières années que je peux encore réécouter d’un bout à l’autre sans éprouver d’ennui si ce n’est une diffuse sensation de regret pour ce qu’est devenu son auteur, Or noir de Kaaris.