Teddy Bruckshot, chaînon manquant entre dancehall et grime

TEDDY BRUCKSHOT Playlist (2005-2016)
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Musique Journal -   Teddy Bruckshot, chaînon manquant entre dancehall et grime
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Pionnier de la grime, Stormin est mort d’un cancer il y a trois ans, le 19 février 2018. L’artiste avait alors reçu une pluie d’hommages des légendes du genre, de Skepta à D Double E. Avec lui, ce n’était pas un, mais en fait deux noms de la grime qui disparaissaient. Car si Shaun Lewis (son état civil) officiait publiquement sous le pseudo de Stormin au sein du Nasty Crew depuis le début des années 2000, il s’était aussi fait connaître plus épisodiquement sous l’alias Teddy Bruckshot. Lorsqu’il revêtait cet alias, le MC se métamorphosait en un artiste masqué qui passait de l’anglais d’East London au patois jamaïcain. La transformation de Stormin en Bruckshot n’était donc pas uniquement physique mais aussi musicale, puisque le MC grime mutait en deejay dancehall déchaîné, et faisait fusionner ces deux genres parents. C’est donc de Teddy Bruckshot, identité alternative et corrosive de Stormin, dont il va être question ici.

Si vous suivez la scène grime, vous vous souvenez sans doute du morceau « Topper Top », l’une des meilleures sorties du genre au cours de ces dernières années. Sur ce titre de 2016, Teddy Bruckshot fait entendre son timbre métallique, sa voix rocailleuse et son flow dancehall sur une production de Sir Spyro, DJ grime emblématique. Lorsque le track commence à faire parler de lui, tout le monde se demande qui est cet artiste à l’énergie tonitruante et à la voix grave et puissante. Il crie, exulte, éructe, sans que personne ne connaisse son identité. Teddy Bruckshot semble sorti d’un monde volcanique, prêt à en découdre avec la planète Terre. Les forums de grime se creusent la tête, élaborent des théories, pendant que les vues dépassent le million. Petit à petit, les indices s’accumulent, et le secret sur l’identité de Teddy Bruckshot se lève, même si l’intéressé n’a jamais rien confirmé. 

La carrière de Teddy Bruckshot a battu son plein en 2016, mais ses premières apparitions remontent à bien plus loin. Dès 2005, Teddy était déjà présent aux côtés du Nasty Crew. Son couplet en ouverture du morceau « Run 4 Cover » des DJ Rossi B & Luca présente le personnage dans toute sa folie ravageuse. On le recroise plusieurs fois dans les années qui suivent et puis à partir de 2010, Teddy disparaît des radars jusqu’en 2016. Son come-back, cette année-là, n’est pas le fruit du hasard, puisque 2016 est une année charnière dans l’histoire de la grime comme dans l’histoire personnelle de Shaun Lewis.

2016, c’est le moment où la grime, après près de quinze ans d’existence, va se retrouver exposée pour de bon sur le marché du rap américain. En 2015, Kanye West a fait monter sur scène des artistes grime pendant les Brit Awards, et en mai 2016, Skepta, porte-étendard médiatique du mouvement, sort son album Konnichiwa. Aux yeux des novices, le genre est présenté à tort comme une simple branche anglaise du hip-hop. Le retour de Teddy Bruckshot vient rappeler qu’au contraire, la grime est un genre autonome, endogène à l’Angleterre et surtout à Londres, né d’un terreau anglo-jamaïcain hyper-fertile, fait de riddims, de radios pirates, de sound-systems et de culture rave.

2016, c’est aussi l’année où Stormin révèle au public ses deux cancers de la peau. Les deux dernières années de sa carrière, à l’image de “I Will Live”, morceau à l’urgence poignante sorti en 2017, seront marquées par son combat contre la maladie. La musique de Bruckshot, vivifiante, incarnée par un personnage exubérant, cartoonesque et loin de la maladie, semble avoir été l’une de ses armes dans ce combat.

« Topper Top » restera le titre le plus célèbre de Teddy Bruckshot, mais le reste de sa discographie récente vaut le détour. En 2016 et 2017, il participe à quelques morceaux mémorables. Son titre aux côtés de Capo Lee fait vibrer les murs, et ses deux singles posthumes, « Gold Teeth » et « Real Badman » (un titre vraiment fou, avec ses cuivres synthétiques), suggèrent à quel point la carrière de Teddy Bruckshot aurait pu être enthousiasmante s’il était resté parmi nous. 

Fidèle aux valeurs de la culture dancehall (et a fortori à ceux de la culture grime), Teddy Bruckshot ne se contentait pas d’enregistrer des disques. Plutôt que de se cadrer sur des morceaux de trois minutes, l’artiste préférait débiter inlassablement en live sur des riddims, la plupart du temps en compagnie de Sir Spyro. Sa prestation dans la Boiler room du DJ est mémorable. Mais si vous n’avez que trente minutes, alors je vous conseille le show de Noël de Rinse FM et Sir Spyro de 2016, où Teddy était invité.

Teddy Bruckshot, dans une performance physique puissante (il fait tout ça masqué !), y semble inarrêtable, allant même jusqu’à réinterpréter les 12 Days of Christmas dans une version dancehall aussi hilarante qu’intense. Chaque fois qu’on croit le voir atteindre le climax de son interprétation, sa voix monte encore d’un cran, sans qu’il ne reprenne sa respiration. Il saute, danse, secoue ses dreadlocks. Ses couplets dancehall contrastent délicieusement avec les couplets grime des autres invités de Sir Spyro. Et quand il ne pose pas un couplet, Teddy sature l’instrumentale de ses gimmicks jamaïcains, du classique « Bomboclaat ! » au plus étonnant « Champagne ! ». Tout au long de ce show de Noël, ses comparses K2 et Elf Kidd regardent Teddy avec un visage rempli de joie, d’incrédulité, et d’admiration, et personnellement, chaque fois que je regarde la vidéo, j’ai à peu près la même tête qu’eux : sourire aux lèvres, et yeux grands ouverts. Un peu comme un enfant devant un cadeau de Noël, justement.

En croisant la scansion du dancehall et les basses UK, Shaun Lewis/Stormin MC/Teddy Bruckshot a mis en valeur la généalogie complexe de la grime, non pas dans une interview ou un article savant, mais bien sur scène, en incarnant la « fiction » Bruckshot. Le nom même de son personnage est d’ailleurs emprunté à un personnage de gangster jamaïcain joué par le chanteur dancehall Louie Rankin dans le film Shottas, en 2002. Un mois avant sa mort, Shaun Lewis rencontra Rankin en personne, comme pour boucler la boucle, et définitivement revenir à ses racines et à celles de la grime.

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