Quotidien de recommandation musicale

Joie, groove et sororité

LITTLE SIMZ "Woman" (featuring Cleo Sol)
AWAL, 2021
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Musique Journal -   Joie, groove et sororité
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Je comptais vous parler de Mica Levi et de sa fabuleuse bande-son pour le film Jackie, mais en fait non, je le ferai dans un autre article, car entre-temps, il s’est passé quelque chose. Enfin deux choses, enfin même un million de choses dans l’absolu, mais disons deux qui ont retenu mon attention musicale.

Il est intéressant de constater que depuis tout récemment, depuis que les femmes se réapproprient de plus en plus leurs corps et leurs pensées (pour faire simple : depuis les grandes éruptions médiatiques telles que MeToo), depuis qu’il est devenu (enfin) tout à fait logique pour de plus en plus d’individus que les femmes s’expriment (tout court) et s’expriment aussi sur leurs pensées et idées (réflexions qui, soit dit en passant, regardent l’humanité tout entière), il est intéressant de voir, disais-je, que cette pensée des femmes commence à transparaître un peu plus dans les productions artistiques musicales, jusqu’à atteindre ce potentiel statut, à la fois délicat mais nécessaire, de manifeste. Je songe ici à deux morceaux, et donc aussi au féminisme. D’abord il y a le nouveau single de Billie Eilish, « Your Power », dont je ne vais pas vraiment parler, mais qui évoque la toxicité d’une relation amoureuse et la notion d’abus de pouvoir au sein de celle-ci. Je vais plutôt m’attarder sur le second titre que j’ai en tête, celui de Little Simz, mon petit crush londonien depuis un petit bout de temps maintenant, qui propose la manifestation sensible d’un féminisme aimant à travers « Woman », titre sur lequel la rappeuse est accompagnée de la chanteuse Cleo Sol. 

Little Simz n’a toujours pas 30 ans depuis toutes ces années, depuis surtout E.D.G.E, premier EP qui succédait à trois mixtapes et qui a vu le jour en 2014. La jeune Anglaise d’origine nigériane s’y enveloppait d’ambiances sombres et d’instrus minimalistes, et y posait son flow lunaire, inspiré à la fois de Lauryn Hill et des MC grime les plus énervés. Et puis, peu à peu, elle s’est dirigée vers quelque chose de plus viscéralement hip-hop, au sens « old-school » du terme, dans l’héritage de Gang Starr, avec une pointe de UK garage. Les caisses claires au son claquant ont pris la place des rythmes plus digitaux, les orgues, piano, cuivres, chœurs ont surgi, et en 2019, l’album Grey Area est né : personnellement un album de chevet, marqué par le classique « Venom », titre joliment obscur sur lequel cette supportrice d’Arsenal délivre toute la puissance de sa technique rap. (Je ne peux que vous conseiller la version live de cette chanson pour le Colors Show, franchement ça me donne des frissons le long de la colonne vertébrale.) 

Il y a toujours eu cette douce rage teintée de mélancolie dans les textes et les productions de la jeune femme. Et ce qui m’a frappé avec « Woman », c’est la sérénité sage qui émane de la musique. C’est un morceau de soul, plus encore que de hip-hop, enfin c’est les deux en fait, mais peu importe ce que c’est précisément, il y a une densité mélodique, tant dans la rythmique, un basse-batterie imparable, que dans les parties vocales. Si la partie instrumentale est répétitive, avec une tourne basse/orgue qui s’étend et varie au fur et à mesure, c’est pour permettre à la voix de prendre toute son ampleur, que ce soit dans les parties rappées ou les parties chantées. Le refrain, ou en tout cas la ligne de chant qui est répétée à trois reprises dans le morceau, est vraiment proche d’une certaine idée de la perfection. Une ligne mélodique qui s’étend sur toute la longueur de la tourne instrumentale, qui sublime par effet de contraste les parties de rap, et qui contribue à donner toute sa grandeur au morceau. Un genre de transcendance mélodique. 

Je suis assez ronchon depuis quelques mois dès que j’entends un morceau ouvertement féministe, ou en tout cas présenté comme tel, car il m’apparaît finalement souvent comme prétentieux, assez déprimant, et surtout à côté de la plaque. Je pense à Camille Lellouche (ça m’apprendra à écouter ce genre de trucs, mais bon, c’est bien de regarder tout ce qu’il se passe dans le paysage musical pour se faire des opinions plus précises), qui sous couvert de vouloir prendre la parole pour les femmes qui subissent des violences conjugales nous a sorti un titre que je trouve tout à fait laid, dégoulinant de pathos, et honnêtement je ne pense pas que ce genre de morceaux aide ou soutienne qui que ce soit, enfin peut-être que ça aide à consolider une certaine idée du féminisme tel que pensé par le néo-libéralisme, mais là il me faudrait quatre pages et c’est pas franchement le moment. Donc, dans la même veine, mieux vaut écouter le dernier titre de Billie Eilish justement, qui traite du même sujet mais avec finesse. 

Alors quand mon petit Simz arrive avec toute sa fraîcheur et tout son cool, son flow et son placement rythmique du feu de dieu, et surtout avec toute son humanité de femme qui veut que toutes les femmes soient bien dans leurs pompes, je suis pour. C’est cette affirmation de positivité qui me touche. Je ne dis pas qu’il faut taire les violences conjugales et les récits à leur propos, qu’ils prennent la forme de chansons ou non. Je dis juste qu’il n’y a souvent que ça, et qu’aborder le féminisme sous une forme positive, chaleureuse et bienveillante serait peut-être, au moins pour les femmes elles-mêmes, le meilleur moyen de vouloir affirmer leur émancipation, ou en tout cas, de les aider ne serait-ce qu’à accéder à cette idée. La rondeur de la mélodie de cette chanson, la simplicité du texte (« Tell ’em you’re nothin’ without a woman, no / Woman to woman, I just wanna see you glow ») constitue au final un halo, un petit soleil portatif. 

À l’image du clip, qui célèbre le collectif féminin à travers les chorégraphies qui imposent une décomposition des mouvements ; chacune des danseuses apporte un geste qui marque une étape dans la dynamique d’ensemble, faisant ainsi des corps de chacune la part constitutive d’un seul corps à multiples identités ; mais qui joue aussi sur la pluralité des identités des femmes via les incarnations diverses de Little Simz, passant de la patronne de l’hôtel à la « cliente à petit chien », puis finalement à la barmaid, responsable du sens de la fête, responsable du sens du mouvement. 

Ce morceau ne parle pas seulement de femmes ou par extension d’un féminisme positivé : il est, je crois, la transcription musicale de la féminité réconciliée avec elle-même, un élégant manifeste célébrant la moitié de l’humanité. Alors précipitez vous, il ne fait aucun doute que Little Simz veuille nous voir rayonner, toustes autant que nous sommes. 

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