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Sadie, légende adolescente du R&G

Sadie singles officiels et non-officiels 2004-2007
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Musique Journal -   Sadie, légende adolescente du R&G
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Quand j’ai entendu pour la première fois « Let Me Take You Away » dans un rip de radio pirate anglaise en 2006, j’étais persuadé que le rhythm & grime allait dévorer le monde : dans les mois qui suivraient, ces bluettes sur fond de caisses claires saturées et basses carrées serviraient inévitablement à « prolonger l’acte d’achat » et à rendre mes excursions au Carrefour City moins pénibles. Mais malgré un lobbying pro-actif dans les forums francophones et soirées étudiantes, j’ai dû me résoudre à continuer d’acheter des Kango premier prix sur du Gnarls Barkley. L’année suivante, j’ai tout de même eu le plaisir d’entendre à nouveau la voix de Sadie ailleurs que dans mon 12 m² avec son seul vrai tube, « Falling », qui outre-Manche a fait les beaux jours des boutiques Claire’s.

En 2007, la presse comme le public imaginaient Sadie Ama vouée à régner sur le R&B anglais de la fin des années 2000, comme sa grande sœur Shola dix ans plus tôt. Tout semblait l’y prédestiner : enfant, on l’avait déjà aperçue faire de la figuration dans des clips des Spice Girls, Lemar ou So Solid Crew ; et en 2004, elle n’avait que 17 ans à la sortie de son premier morceau « So Sure », aux côtés de Kano, sur un instrumental de Terror Danjah, cousin d’une amie à elle. L’impact sur la scène grime est aussitôt fulgurant, le succès public immédiat. Terror Danjah lui-même – avec la carrière qu’on lui connaît désormais – le considère encore aujourd’hui comme son plus beau morceau.

Des négociations sont initiées par plusieurs majors, mais échouent : le single ne connaît aucune sortie officielle. Pas de soucis : à l’instar de la grande majorité du grime ou de la bassline qui apparaîtra un peu plus tard, une bonne partie des morceaux de R&G sortent alors sous forme de rips radio, de mp3 sur des blogs, de white labels confidentiels à destination des DJ – le principal vecteur de diffusion demeurant alors le partage Bluetooth entre Sony Ericsson dans les cours de récré et les halls d’immeuble.

Mais Sadie est intimidée par ce succès soudain et décide d’aller à la fac. Elle ne réapparaît que deux ans plus tard avec le tube qui nous intéresse aujourd’hui. Entre temps, la scène R&G a bien grandi ; Scratcha DVA, qui anime chaque vendredi soir une émission incontournable de la scène grime sur Rinse, décide de solidifier le genre sur CD en sortant une compilation mixée, The Voice of Grime. Bien sûr, Sadie, l’étoile montante, y ouvre le bal et devance même son aînée, aussi présente sur le disque – pendant que la cadette révisait ses cours de chimie, Shola a en effet rejoint l’underground R&G après l’échec de son album Supersonic, sorti en major quelques années plus tôt. On lui confie encore une fois l’un des meilleurs instrumentaux, signé Davinche. Tandis que « So Sure » avait été imaginé par Terror Danjah comme du « grime de chambre pour dimanche soir », « Let Me Take You Away » est un banger destiné aux clubs. Mystères de l’A&R, le titre ne connaîtra pas plus de sortie officielle que son prédécesseur. Bien d’autres chanteuses sont apparues dans ce court intervalle, mais Sadie avait cette tessiture adolescente particulière, bien distincte des divas soulful façon Katie Pearl.

Elle revient à la charge quelques mois plus tard avec « The One », successeur de « So Sure » également produit par Terror Danjah, mais où Wiley remplace Kano. Toujours pas de sortie single, mais tout de même un crédit sur la compile (encore) d’un label de référence, After Shock – cette fois-ci non mixée. Ce n’est qu’en 2007 que la Londonienne, publiée cette fois par Ministry Of Sound, pourra concourir aux UK Single Charts avec « Falling », son unique vrai single, qui atteindra la 67e place. Toutefois, « Falling » ne sert pas tant la carrière de Sadie que celle de l’auteur de l’instrumental, alors âgé d’à peine 15 ans : Fluke. Le Wifey Riddim circulait déjà depuis plus d’un an sur les blogs lorsque Sadie s’en est emparé, et elle n’était pas la première à avoir posé dessus : l’année précédente, Tinie Tempah lui avait donné son nom avec « Wifey », dont le clip était diffusé en boucle sur Channel U, chaîne satellite dédiée au grime. Bien d’autres s’y sont essayés, mais seule Sadie a permis de le transformer en merveille RnB.

Fluke, alias de Luke Reid, se fera plus tard connaître comme leader de Crazy Cousins et s’imposera comme locomotive de la scène UK Funky ; les rumeurs d’un album de Sadie, mainte fois repoussé, finissent par se tarir, et la jeune chanteuse n’apparaît qu’en featurings, sur des morceaux chaque fois plus rincés – jusqu’à l’immonde « You Want Me » de Tom Zanetti, triste incursion dans les charts en 2016.

Sadie n’a peut-être qu’un seul véritable single à son actif, mais elle n’en a pas moins marqué durablement la scène musicale britannique, et ému une génération entière d’adolescents qui n’en finissent plus de la regretter dans les commentaires YouTube.

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