Quotidien de recommandation musicale

Espuma de dub, eau de soul et fleurs de shoegaze

Jabu Sweet Company
do you have peace?, 2020
Jabu Versions
do you have peace?, 2021
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Musique Journal -   Espuma de dub, eau de soul et fleurs de shoegaze
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C’est drôle, la manière qu’ont les choses de se télescoper, parfois ; de s’aligner, assez banalement, puis de se relier, pour faire sens – ou non. Par exemple : cette semaine, alors que je vis ma meilleure vie, en plein dans ma période dub, bass music, lover’s rock et autres joyeusetés majoritairement anglo-saxonnes – qui a commencé il y a fort, fort longtemps et ne finira jamais, je crois –, Young Echo me revient à l’esprit. Je ne sais pas par quel truchement, surtout que je n’ai pas suivi plus assidûment que ça le boulot de cette équipe (qui ne sort pas de nulle part : elle compte Vessel, Rider Shafique ou Ossia parmi ses membres). Enfin bon, c’est comme ça, on va pas se plaindre non plus !

Je me souviens donc de ce collectif de Bristol, découvert via la vidéo d’une session « en direct » sur le site de The Wire (maintenant malheureusement introuvable, snif), qui m’avait grave marqué : des gens, autour d’une table remplie de matériel, improvisent une sorte de dubstep à la lenteur narcotique où se loge une tension sensible, mais d’une manière assez décontracte. Cet espace-temps en forme de réunion un peu informelle – des gens restent, d’autres passent, certains jouent, d’autres se posent – correspondait par ailleurs totalement à ce qui se passait sonorement : des ossatures de beats, souvent noyées sous les effets, une voix posant des couplets de manière un peu nonchalante. Et ça paraît assez naturel quand on sait que Young Echo a commencé par du « en direct », avec des émissions de radios et des évènements épars.

Je me rappelle aussi les avoir vu à Nogent-sur-Marne, lors d’une édition des Siestes Électroniques, en 2019, et de m’y être pris une énorme claque : une communauté bien fournie dont les membres vont et viennent sous une tonnelle, bricolent savamment pour me balancer ma dose de basse – le soundsystem bien massif monté pour le festival a bien aidé, aussi – et d’expérimentations pour l’année à venir. Et toujours cette façon de faire sobrement – presque discrètement –, sans en faire des tonnes, à la fois en dilettante et au maximum de l’intensité : c’est, je crois, ce qui me touche le plus, chez Young Echo, et que j’avais notamment retrouvé dans leur premier véritable album en 2018.

Et puis la voix de cette femme, complétant parfaitement les assauts de membranes texturés de ses camarades, dans ce lieu un peu improbable – le foisonnant parc d’une maison de retraite pour artistes. Elle s’élève, prend sa place, incarne. Pourtant, la chanteuse ne se positionne pas différemment de ses amis : elle aussi est de dos, d’allure un peu ruff, ne monopolise pas la place. Mais par sa présence et son chant, ce qui se passe dans le musical adhère alors parfaitement à l’endroit de son déroulement.

Je me rappelle cette vidéo maintenant disparue, ce concert en plein air et cette chanteuse, donc. En farfouillant un tout petit peu, je trouve son nom, Jasmine Butt ; sur discogs, je me renseigne un peu sur la dame, voir si elle joue un peu en solo – j’apprends déjà qu’elle a collaboré avec Jay Glass Dubs, bon point. Puis je tombe sur le nom de Jabu : il s’avère qu’elle ne (se) produit pas seule, mais chante au sein d’une formation comprenant aussi deux autres membres de Young Echo, Amos Childs et Alex Rendall.

Et là, c’est l’enchaînement : le trio a sorti, en 2020, un album (le second), Sweet Company, sur son propre label, le très classy, do you have peace?. Je ne saurais comment résumer le choc de douceur déclenché par ces 9 pastilles totalement ancrées dans les territoires UK – une floraison orchestrale, peut-être. Il y a de tout là-dedans, bien mélangé : dub, northern soul, garage, 2-step, r’n’b, trip-hop, parfois des ossatures hip-hop (voire drill), du shoegaze même, et j’en passe. Les voix (celle de Jasmine donc, mais aussi d’Alex Rendall, le second vocaliste du groupe, et d’une invitée, Daniela Dyson) sont souvent tellement traitées qu’elles en deviennent quasiment intangibles – ce qui ne les empêchent pas d’être toujours bien en place, de rider les instru très précieuses d’Amos Childs pile comme il le faut.

C’est à la fois dense et réduit ; on a parfois du mal à circonscrire les éléments, mais ce que l’on entend est aussi très précis, notamment dans la manière dont les fréquences se rencontrent ; et puis, c’est tellement sucré ! J’en meurs. Parfois, ça me donne l’impression de me trouver dans un univers parallèle où je pourrais apprécier James Blake – il aurait enfin ôté ses gros sabots lyriques et tout son apparat un peu prog.

Ah oui, je disais enchaînement : car figurez-vous qu’après cette première écoute, je découvre un second album de Jabu. Enfin, mieux que ça : un rework dub de Sweet Company, réalisé par Amos Childs, track par track, nommé Versions. Alors là, autant vous dire que je rentre littéralement dans la meta-fusion : ces nouvelles versions s’avèrent encore plus éthérées, dreamy et magistralement dubby que les originaux. Les nappes y sont plus cotonneuses, les basses, gonflées à bloc (écoutez « Lately version », vous allez voir ce que vous allez voir), ça expérimente de tous les côtés. Dans la forme comme dans le fond, je pense évidemment à un de mes albums préférés de tous les temps : No protection, le rework du Protection de Massive Attack par Mad Professor – nouvelle connexion, et pas des moindres.

Sweet Company et Versions fonctionnent comme un diptyque parfait, que je peux m’enchaîner en mode ping-pong sans m’arrêter pendant longtemps. Indépendamment, ça marche très bien aussi, bien sûr, mais je vous conseille de vous les enchaîner pour plonger dans un bon gros tunnel de grâce (si vous avez du temps ce week-end, même un tout petit peu, foncez), où tout semble familier mais quand même super différent des fois. Moi, j’adore !

PS – Et si vous vous sentez à l’aise dans ce tunnel de grâce, n’hésitez pas à prolonger l’expérience avec ces deux remixes sortis en mars dernier, l’un signé Time Cow, moitié d’Equiknoxx, et l’autre, surtout, signé Ossia, late nite affair absolument brillante.

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