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Yann Dub et Explore Toi : les marges inouïes de la techno hardcore française

Yann Dub et Explore Toi Nation de la Boue
Editions Gravats, 2022
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Musique Journal -   Yann Dub et Explore Toi : les marges inouïes de la techno hardcore française
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Après la mixtape Nation de la Boue en 2018, les éditions Gravats sont revenues en juin sur la frange expérimentale, limite noise, de la techno hardcore française des années 90/00. Plus exactement, elles sortent une anthologie de travaux des producteurs Yann Dub et Explore Toi et ça s’appelle, là encore, Nation de la Boue. Quand on parle ici de hardcore, il ne s’agit pas du « hardcore continuum » tel qu’il est abordé dans le recueil de textes de Simon Reynolds, traduits par Jean-François Caro, que les éditions Audimat viennent de publier, même s’il y a parfois des inspirations jungle. Ça n’a pas non plus grand-chose à voir avec le hardcore plus visible de la même époque, qui a donné entre autres le gabber et les compiles Thunderdome (je résume sans pitié, désolé). Ce qu’on entend sur cet EP, c’est du hardcore dépouillé, aussi dévastateur que dévasté, avec un rapport en général assez raide au groove, pour ne pas dire dépourvu de contraste rythmique – on entend par exemple peu, voire pas, de charleys ou de basse « pompe » à contretemps. En gros c’est du marteau piqueur à haut BPM, mais avec des arrangements bruitistes synthétiques qui évoquent plus l’indus ou le post-punk que la grosse techno « boum-boum » si décriée à l’époque. Les morceaux ici présents (et pas mal d’autres que j’ai pu découvrir notamment via cette super liste Discogs) neutralisent, voire paralysent l’énergie dancefloor pour s’enfoncer dans des zones plus abstraites, des terrains vagues, des friches – des friches ouvertement « industrielles », là on peut le dire, ce n’est pas une image. 

Yann Dub et Explore Toi sont deux artistes aussi mystérieux que leur musique. Yann Dub aka Yann de Kéroullas est décédé en 2013 et il était également connu pour être le patron de DK Mastering à Paris. On a également peu d’informations sur Explore Toi, si ce n’est qu’il sortait des disques sous une demi-douzaine de pseudonymes et que son nom était aussi celui de son label. Les deux artistes ont fait une musique qu’on peut qualifier d’en marge, en marge d’une scène déjà elle-même à la marge. Il y a un truc vertigineux à écouter leurs morceaux et à apercevoir les contours du monde de cette techno à l’époque discréditée par beaucoup de gens (dont moi), identifiée aux « punks à chiens », aux camions, aux free parties et aux sound-systems itinérants en rase campagne. Ça devrait pourtant passionner les gens curieux d’histoire musicale française de savoir que cette scène underground a été aussi active à la fin des années 90 et au début des années 2000. Je crois qu’on peut parler de « grand impensé » de notre culture nationale, au même titre peut-être que certains électroniciens français (qu’ils aient été issus du prog, du punk, de l’indus ou de la musique savante) des années 80 qui ont été longtemps occultés et exclus du récit esthétique officiel de « l’électro »  dans l’Hexagone. C’est donc forcément excitant de voir Gravats investir aussi profondément le secteur, et d’autant plus sous son versant le plus singulier, presque outsider. On sent des artistes qui ne songent pas tellement à leur auditoire potentiel et qui s’attachent surtout à retranscrire des expériences de vie « alternative », à faire résonner des sensations directement connectées au politique, des moments de lutte, de violence, d’adversité, de désolation. C’est tout un petit continent (et la Bretagne, cette Nation de la boue, est en quelque sorte un petit continent à elle seule) qui émerge de l’oubli, une sphère pas du tout mythifiée pour le moment, sans la moindre auréole de cool ou de vintage, qui n’a fait jusqu’ici partie d’aucun fantasme de paradis perdu comme l’ont à l’inverse été nombre de périodes de la musique électronique. Et ce sont des sonorités vachement réelles qui en sortent, une sorte d’envers de la club music hédoniste et chic de l’époque : on a l’impression que c’est un gant retourné, un gant en cuir tout fin tout délicat, dont on découvre soudain la doublure en papier de verre, mouchetée d’échardes et de moisissures. C’est un monde inversé, et finalement, littéralement, une contre-culture, une contre-proposition.
En réécoutant l’EP, j’ai pensé à un morceau de Spiral Tribe qui s’appelle “Wasp I” et qui lui aussi m’inspire cette idée d’outre-monde de la techno. C’est un track qui n’est en l’occurrence pas dénué de groove mais qui a l’air de fonctionner à l’envers, de commencer par les côtés plutôt que le centre, par la fin plutôt que par le début. Il y a beaucoup plus de lenteur et de lisibilité que chez Nation de la Boue, mais j’y devine là aussi les formes d’une techno d’ailleurs, aux coordonnées non-communiquées, voire non-stabilisées. Dans la même veine, j’ai aussi songé à un live d’un autre collectif légendaire de l’underground techno européen, le Obscure Live Sex d’Unit Moebius, enregistrement de concert sorti sur cassette sur Cunker en 1995 et réédité en 2011 sur Stichting Maldoror. Les fans du groupe batave savent que leur discographie est vaste et en bonne partie très homogène, au sens moderniste et progressiste du terme : il y a une volonté de créer un canon plutôt qu’un court-circuit. Mais sur ce live on éprouve une intention d’incertitude et d’exploration, un flottement qui me plaît beaucoup, qui génère des formes de type ectoplasmes et hologrammes mal faits. Là, comme sur le track des Spiral ou sur Nation de la Boue, on capte la présence d’un corps non pas comme organisme qui exécuterait avec plus ou moins de grâce et d’harmonie des figures imposées par le matériau musical, mais plutôt comme une entité plus forte que la machine, plus négative, une sorte d’humanité qui menace plutôt qu’elle ne rassure. Ça interroge, comme on dit, le stéréotype d’un être humain qui voudrait le bien et la vie, et celui de la machine comme entité sans âme qui entraverait forcément l’émancipation de l’artiste. Bref, je divague un peu mais une chose est sûre : les prods de Yann Dub et d’Explore Toi font apparaître des moments uniques dans la musique électronique française, une espèce de subversion sans décorum ni discours qui, si elle n’est certes pas très à même de déclencher la liesse ni même une satisfaction esthétique sophistiquée, sollicite néanmoins le corps et l’esprit selon des angles largement inouïs dans le paysage français. Bravo à eux d’avoir fabriqué tout ça et, bravo à Gravats de leur permettre de refaire surface aujourd’hui.

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