Quotidien de recommandation musicale

Transe, purification et apaisement en Indonésie

Toraja (Indonésie) Funérailles et fêtes de fécondité (collecté par Dana Rappoport)
Le Chant du monde / Musée de l'Homme – CNRS, 1995
indonésie Chants d'apaisement (collecté par Dana Rappoport)
Ocora, 2014
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Musique Journal -   Transe, purification et apaisement en Indonésie
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Avertissement technique : pour écouter le premier disque, il ne s’agit pas d’un embed, le lien mène vers le site du Centre de recherches en ethnomusicologie (le CREM), et plus exactement sur la page du premier morceau de l’anthologie, écoutable en cliquant play sous le lecteur « sinusoïde », puis vous pouvez passer au suivant en cliquant sur la flèche vers la droite au dessus du player.

Après les trois podcasts, réalisés respectivement par Céline Gillain, Jay Glass Dubs et Yann Gourdon dans le cadre de notre festival en ligne « Musique et soin », nous reprenons notre série, laissée en suspens depuis juillet, consacrée aux vertus thérapeutiques de la musique à travers une sélection de disques. J’avais évoqué l’anthologie Frémeaux sur la folk jamaïcaine et les origines du rastafarisme, mais aussi les « bruithmes » des Anglais de Th’Faith Healers, puis le pouvoir consolateur de la disco. Aujourd’hui je vais à nouveau parler d’enregistrements de musiques traditionnelles, ici réalisés en Indonésie par l’ethnomusicologue Dana Rappoport. Il s’agit de deux disques, l’un édité dans en 1995 par le CNRS/Le Chant du Monde, l’autre publié en 2014 chez Ocora. Le premier s’intéresse exclusivement à une population, les Toraja de l’île de Sulawesi, et à leur pratiques essentiellement vocales et chorales. De nombreuses musiques ici présentes sont jouées dans un but curatif ou prophylactique souvent par le biais de la transe. Le second offre quant à lui un panorama plus vaste des musiques de l’archipel indonésien, piochant dans une multitude de petites régions enclavées, mais ayant en commun leurs qualités apaisantes – pour bercer les enfants mais aussi pour soutenir les individus endeuillés, réconforter les malades, soigner les cœurs brisés ou faire « redescendre » les personnes ayant expérimenté la transe. Les pièces collectées dans cette anthologie sont là aussi majoritairement vocales (à l’exception de quelques-unes pour flûte et surtout pour luth), mais elles sont généralement jouées dans la sphère intime, à l’inverse des musiques présentées dans la première, qui font partie de rituels publics et collectifs.

Si l’auditeur occidental et extérieur au contexte peut tout à fait se sentir lui-même apaisé, purifié voire guéri par ce qu’il va entendre ici, il faut garder en mémoire que ce n’est pas le but et qu’il ne s’agit pas d’un produit vendu sur le marché de la wellness. Il s’agit pour lui d’une écoute médiée, filtrée, détachée du hic et nunc et de l’expérience historique et sociale qui les déterminent profondément. Ce que je veux dire, c’est qu’à l’inverse des morceaux disco que j’avais choisis ou des chansons cathartiques de Th’Faith Healers, l’effet curatif de ces créations indonésiennes sur nous reste pour ainsi dire indirect ou du moins « projeté », ou disons que dans le meilleur de cas il mettra un certain temps à prendre, à infuser, au fil d’écoutes répétées et pas forcément faciles pour des oreilles non habituées. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous ne pouvons rien en apprendre, ni que leur découverte ne peut nous enrichir et revisiter notre rapport au bien-être et au mal-être, voire nous pousser à renverser nos repères. Et en cela les notes rédigées par Dana Rappoport nous permettent de mieux saisir la consistance de ce que nous entendons. Elles sont d’ailleurs parfois si bien écrites qu’elles aussi nous offrent certaines qualités curatives ! J’aime beaucoup par exemple lorsqu’elle indique de façon sobre et précise, au début du livret sur les Toraya, les contraintes auxquelles elle a dû faire face en sélectionnant ses collectes : « Le choix de fragmenter les exemples, lié au temps alloué pour ce disque, amoindrit le sentiment d’un retour cyclique à l’identique qui, sur le terrain, engendre un état de plénitude et d’unification abolissant la dispersion de la conscience diurne ».

La musique des Toraja et les rituels nocturnes et matinaux dans lesquelles elle est chantée ont été bouleversés par la christianisation néerlandaise – les Toraja des montagnes du centre des Célèbes/Sulawesi fait partie des 10% de la population indonésienne non convertie à l’islam. Les chœurs qu’on entend sur ce CD sont interprétées dans le cadre de cérémonies (des funérailles ou des fêtes de fécondité, comme le titre l’indique) qui s’inscrivent dans un « cycle reliant les vivants, les ancêtres et le monde des dieux et divinités », un « lien actualisé lors de rituels théâtralisés qui permettent le passage des vivants au monde des morts, du côté du soleil couchant, puis au monde des dieux, du côté du soleil levant ». Les lieux choisis dépendant des étapes du rituel, l’orientation du soleil est logiquement déterminante : « La vie rituelle, obsédante et compliquée, se fonde ainsi sur l’idée de renversement, de retournement, de passage d’un côté à l’autre et du bas vers le haut ». L’élément le plus connu des pratiques toraja (mais pas le plus significatif), c’est qu’ils exhument leurs morts régulièrement, à l’origine pour changer les linceuls des cadavres, mais depuis quelques années pour les rhabiller, les dresser et les faire revivre à leur côté. Mais au-delà de cet aspect exotico-flippant du point de vue occidental, les polyphonies ici captées sont extrêmement belles et saisissantes, construites sur des harmoniques de seconde non tempérée peu familières pour nous autres occidentaux. Le résultat peut être sombre comme il peut être enchanteur, il passe du solennel au tendre, du mélancolique au vigoureux. Il faut aussi préciser que tout le monde n’a pas le droit à être chanté, dans la société toraja : c’est un privilège en général réservé aux membres des classes les plus hautes, considérés comme d’ascendance divine.

Les premières plages présentent un chœur funéraire assis, le dondi’, que Dana Rappoport définit comme « fondé sur une lyrique de la séparation et de la fuite du temps ». Les pistes 5 à 8 documentent la ronde funéraire du badong, une danse funéraire lente et ancestrale, exécutée dans le sens inverse des aiguilles d’un montre, par des hommes, sur  le lieu même des sacrifices de buffles. C’est un processus très codé, musicalement comme verbalement, qui se décline de plusieurs manières. Un chanteur (mais parfois plusieurs) « lance » la première syllabe d’un mot autour de laquelle ses camarades vont « broder » d’autres syllabes, le meneur devant ensuite « tisser » les syllabes entre elles de manière à « ajuster les versets de la lamentation ». Je ne vais pas faire semblant d’avoir tout compris mais en tout cas c’est fascinant à écouter. Les morceaux 11, 12 et 13 sont quant à eux des chœurs masculins, évoluant autour d’un captivant bourdon, chantés dans les grands rituels de fécondité (c’est-à-dire de vie). Les musiques de « purification » proprement dites, prophylactiques ou curatives, entre les plages 17 et 21, sont elles les seules pièces instrumentales du disque, jouées à la flûte et à la vièle. Elles ne se distinguent pourtant pas radicalement des structures des pièces vocales précédentes puisqu’elles suivent à peu près les mêmes principes : opposition entre un « bourdon homophone » et un « soliste brodant à la seconde », organisation temporelle fondée sur une dynamique semblable, et « même type d’ambitus restreint autour de trois notes principales ». Ce sont des musiques très locales, limitées à une aire géographique réduite, qui visent une purification plus prophylactique que concrètement curative, nous dit Dana Rappoport. Elles peuvent aussi prévenir d’un « désordre symbolique à venir ». J’apprécie beaucoup ces passages instrumentaux, tous joués nuitamment, et en particulier la piste 19, où un groupe de vièles entêtantes m’évoque la matérialité d’une étrange sculpture naturelle, organique. Puis l’anthologie s’achève avec les chants de transe, que pour le coup on aimerait bien voir exécuter, et pas seulement écouter, puisque aux côtés des vocalistes d’autres membres de la communauté « entrent en divinité » : « quelques femmes âgées tournent sur elles-mêmes en se faisant flageller », ou un homme « adopte un comportement hors du commun » au son d’un chœur lancinant.

On retrouve les Toraja parmi bien d’autres populations « traditionnelles » indonésiennes sur le CD Chants d’apaisement. Le disque est sorti en 2014 mais il rassemble des enregistrements récoltés par Dana Rappoport sur plus de vingt ans, certains vraisemblablement à l’époque de ses premiers terrains chez les Toraja, d’autres jusqu’au début des années 2010. L’ensemble n’est pas défini par des formes fixes, puisque ces chants d’apaisement ne sont précisément pas structurés selon des règles établies. La chercheuse relève comme seul trait commun une « pulsation peu marquée, un étirement des durées allié à la lenteur et au caractère statique des mélodies » qui pourrait peut-être agir « sur le rythme biologique en induisant un ralentissement du rythme cardiaque ». Ces pièces partagent aussi une certaine gravité, elles entretiennent un sentiment d’intériorité qui contraste avec l’idée cliché qu’on peut se faire d’une berceuse mignonne ou régressive. Le contraste est tout aussi fort avec la dimension rituelle, sacrée et souvent démonstrative de Funérailles et fêtes de fécondité. Ces chants d’apaisement sont des musiques si intimes qu’elles peuvent nous donner l’impression de troubler la pudeur de celles et ceux qui les interprètent, et qui offrent des instants limite ASMR dans la captation des voix. Un disque délicat, donc, bien qu’animé par des intentions, elles, plutôt fermes : soigner les âmes et les corps. Mention particulière à la berceuse en double duo, sur la plage 17, interprétée en langue lamaholot, dialecte muhan, par quatre femmes répondant aux noms de Teresia Kliwung, Agata Kiwan, Tekla Towe et Katarina Wujo Kuman. Tous les chanteurs et musiciens sont crédités dans le livret et sur les plateformes, et d’ailleurs tant qu’à faire ce serait vraiment pas mal que les services de streaming permettent d’avoir accès au livret quant il s’agit de disques ethnomusicologiques, puisque que ça contribue tout de même beaucoup à l’expérience d’écoute. Une expérience d’écoute, et peut-être même d’abolition de la dispersion de la conscience diurne, que je vous souhaite intéressante sinon salutaire, et si toutefois vous n’avez pas déjà vous-mêmes visité ces contrées reculées de l’archipel indonésien.

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